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11月16日 Suite à NkiyyaSi Massou C'est la suite de ma chronique consacrée à ma cité 444444444444444444444444444444444444444444444444444444444444444444 Saïd Massou y tient à cette pochette de peau de mouton. Elle renferme, il le pense fermement, la part de satisfactions et de souffrances que virilement il a gagnées et assumées. Ouverte, elle dégage un parfum âcre comme une vieille sueur. Il y a là ce qui permet à si Massou de perpétuer en lui –sa poitrine, sa tête, son cœur- le souffle de ces échos d'une vie passée qui s'affaiblissent au fil des jours. Le temps passe et que reste-t-il pour soutenir ce qui reste de vie ? Chaque papier exhibé parle, d'une voix de jour en jour moins nette ; tracts aux motivations éteintes et au papier jauni, cartes syndicales CGT, photo de ce copain de travail enseveli dans un éboulement et qu'il n'a pu sauver, articles de journaux qui célèbrent son abnégation dans le danger et pour finir un billet de tiercé des années soixante dix. Il tire lentement ces papiers comme s'ils pouvaient encore, bruissants, donner corps aux ombres du passé, se faire porteurs des voix disparues et de l'intensité des situations. Il les étale devant lui, ne faisant pas attention à Nkiya qui l'observe tandis qu'il les éparpille sur la table puis, disposés dans sa main comme des levées de cartes à jouer les range dans l'ordre. Pour suivre il sort une série d'enveloppes pleines timbrées et compostées au Maroc qu'il aligne devant lui en les lissant du plat de la main. Quand il se rend compte qu'elle le regarde faire il lève vers elle un visage fermé et d'un simple mouvement d'yeux lui signifie qu'elle n'a plus rien à faire là. Elle se détourne en songeant ; il possède juste assez de français pour lire les journaux de turf et pour se passer de traducteur pour ses lettres. Et ce savoir durement acquis auprès des bénévoles de l'alphabétisation lui permet d'entretenir, en total secret –du moins c'est ce qu'il imagine… il a heureusement très peu d'imagination- une correspondance avec des gens restés au pays. Ces gens avec lesquels il 'fisisaffires'. Quelles affaires ? de quoi dégoûter du bénévolat le plus motivé des alphabétiseurs. En tout cas ce sont des affaires où elle n'a rien à dire. A envisager de lui en toucher deux mots elle sait qu'il lui opposerait ainsi qu'une porte fermée son visage fripé, pour ainsi dire verrouillé par la moustache noire et épaisse. Elle sait ce qu'il pense, ce qu'il énoncerait dans l'assemblée de ses 'amis' et avec toute l'importance qu'exige l'évidence, d'une voix assourdie de gorge, très mâle- 'yallahtou çacipas disaffires difemmes'. Il ne se sent pas le besoin d'imaginer ce que pense sa femme. Un bruit de porte qui claque la fait sursauter. C'est le petit Mohand "mamma la maîtresse l’a dit il faut donner aujourd'hui l'enveloppe pour la cantine la maîtresse l'a dit". Nkiya peste, mais c'est vrai qu'elle a déjà deux jours de retard. La contrariété lui fait perdre le fil de ses pensées et c'est avec un peu de nervosité qu'elle remet de l'argent au plus âgé des petits de la famille en lui recommandant "jri jri fissa fissa tu vas être en retard" puis plus tendrement "fais vite mon fils, la maîtresse va te gronder". Un dernier coup d’œil dans l’appartement et elle sort sur le palier où elle achève de faire passer son châle sur ses épaules et fait bouffer ses cheveux liés en catogan lâche d'une main experte avant de faire les trois pas vers l'ascenseur.
NkiyaIl est maintenant dix heures passées. Elle est à l'arrêt du bus. Une pression sur son bras. Elle se retourne, importunée par cette indiscrétion. Sous la surveillance de ses trois commensaux, comme lui en robe blanche et taleb sur la tête, Shamsh Eddine a dû faire un effort pour aller parler à sa mère. Il se sent comme rétréci sous cette robe blanche, alors il gigote pour se donner une illusion de prestance, se sentir moins importun et malhabile. Mais dieu, que cette idée est suspecte ! Cela le mine. Sa vie est pleine de difficultés. Ses parents, sa famille ont rejeté la parole du prophète. Ah, le regard du père, quand il lui a rappelé l'interdiction de boire du vin. Se retenant de regarder encore une fois les trois hommes –sensible au handicap d'avoir à prêcher la bonne parole en public et accoutré comme il l'est… idée qu'il doit pourtant tenir à distance- il ravale trois fois sa salive avant de toucher sa mère au bras. Elle se retourne et il se rend compte qu'elle ne le reconnaît pas. Du moins qu'elle est obligée de faire un effort pour le reconnaître. Il pense que c'est à cause de la barbe mais elle finit par dire « acétoi » sans enthousiasme. C'est sans la saluer qu'il lui demande dans un marocain incertain « lachmacachfulara » et elle réponde « funara…ou bien bien ez zîf… pas fulara » puis acerbe « qui c'est ton professeur ? » et il a conscience de se sentir tout bête face aux trois taliban des banlieues parisiennes qui l'épient intensément du trottoir où ils se tiennent dans des poses d'échassiers solennels. Humilié de cette suspicion ombrageuse il se promet que quand viendra son tour il saura… mais pour l'instant il ravale sa salive et se résigne à laisser sa mère monter dans le bus. Il se dit à nouveau que c'est bien dur… mais que c'est le prix à payer pour suivre sans défaillance la voie de la foi, se faire sans reproche pour, avec une assurance d'homme de poids, enseigner la parole du prophète. Shamsh Eddine pense qu'ils ne savent pas ce qu'ils perdent les musulmans qui abandonnent la voie du prophète et cette conviction lui donne un regain d'assurance alors il insiste mais sa mère lui demande où il a trouvé cette robe, parce qu'elle lui va très bien et qu'elle en voudrait une pour une fête où on se déguise. Shamsh Eddine en est interloqué, de cet affront maternel. Il en a le sifflet coupé. C'est net ! il a conscience d'avoir échoué lamentablement et il sait que ça se voit, sur son visage, quand il rejoint ses trois vétilleux compagnons. Celui qu'il craint par dessus tout, c'est Ali et sa figure maigre et sombre, Ali qui ne perd jamais une occasion de vigoureusement lui faire la leçon. Il l'indispose, Ali. Il ne se voit pas lui dire, à Ali, qu'on ne l'a jamais tellement vu à l'œuvre, lui. C'est là que Shamsh Eddine se rend compte qu'il ne sait rien d'Ali, et que par contre Ali, lui, il sait tout de sa vie et de sa famille. Shamsh Eddine se sent empêtré et très lent, face à cet Ali, qui a toujours un temps d'avance sur lui, qui contrairement à lui ne s'est pas affublé d'une robe trop étroite. Parce qu'Ali commence à faire forte impression dans les auditoires de vrais croyants qui se constituent en banlieue. Il est plus ou moins devenu, à force d'effets savants de ses larges manches, l'équivalent d'un fquih. Shamsh Eddine est assez intelligent pour se rendre compte que la sincérité et l'énergie ne suffisent pas, dans les petits groupes qui se développent ici et là. Bon ! il a perdu et il en prend pour son grade pendant une bonne minute puis ils s'en vont tous les quatre dans un grotesque remous de voiles tout en parlant d'abondance. Le maigre Ali donne le rythme de la marche à grandes enjambées et les autres suivent comme ils peuvent. Balançant comme un dément ses bras courts Shamsh Eddine peine derrière les autres. Ils croisent au passage un petit homme en costume sombre et chapeau à larges ailes qui marche à pas mesurés, ses mèches noires symétriques animées par le vent et l'air absent à l'agitation du monde. Mais ils n'en ont cure de ce zélateur de la mauvaise religion ! ils disparaissent au coin de la rue. Sur l'autre trottoir, coté soleil, des jeunes gens et des jeunes filles discutent et s'interpellent, échangent des choses et d'autres, pleins de musique et de mouvement rythmés ils jouent à d'êtres dansants, futiles et sûrs d'eux. Ils ont a peine eu un regard amusé vers les 'fantômes' en blanc, ont a peine spéculé à la conjonction du passage de l'homme du Livre et à la rencontre qui aurait pu avoir lieu. Shamsh Eddine a disparu dans une agitation futile et Nkiya se sent encore les yeux humides. Elle est sous le coup de la colère contre ces hommes qui ont fait de son petit garçon si déluré un barbon balourd. Quel arabe apprend-il ? il ne connaît même pas arabe du pays de ses pères. Elle ne peut lui en vouloir, à vrai dire c'est de sa faute à elle, puisqu'elle à tellement tenu à ce qu'il ne soit pas handicapé pour apprendre le français. Puis tout ça lui passe, avec le temps qui fuit et la circulation qui s'écoule, rythmée aux croisements par les feux. Peu à peu elle retrouve son calme et se laisse comme chaque jour aller à ses pensées intimes et à ses rêves, assurée qu'à cette heure et sur cette ligne elle ne risque pas de rencontrer une des femmes de la cité pour la distraire. Celles qui restent à la maison font leur ménage, les autres se reposent de leur nuit de 'teknissienndesurfass'. Elle a toujours voulu éviter le bagne de ces pelotons de damnées qui officient dès la tombée de la nuit dans les tours de la Défense, soumises aux aboiements de lroquets de leurs petits chefs. Elle refuse de même la fausse complicité liée aux trajets faits en compagnie de ses semblables qui œuvrent dans des appartements gigantesques et d'un luxe inimaginable au bien-être de vieilles dames le plus souvent d'une autorité hystérique. Heureusement il y a par moments possibilité de choisir. Pas les choses importantes… mais quand même des choses qui permettent d'en arranger d'autres. En particulier c’est elle qui a choisi sa patronne et ses horaires –elle a eu la finesse de sentir une femme de qualité- parce qu'elle s'est rendu compte que sur cette ligne, aux heures qu'elle a négociées, elle ne rencontrera personne de son quartier. Autant de pris sur la répétitivité quotidienne et pour sa liberté. Et elle a, de son choix, donné à Becif une raison sans rapport avec ses raisons et ses intentions. Et tant mieux si le trajet est plus long.
55555555555555555555555555555555555555 Elle attend le bus et les gens vont et viennent. Il y a tellement de monde, qui va, de gauche, de droite, que le mieux, c'est encore de se faire invisible. Du monde qu'on voit, sur les trottoirs, aux carrefours, du monde qui est là, dans des lieux qu'on ne voit pas mais qu'on peut imaginer à coup sûr, dans les grands magasins, le métro, les gares et tant d'endroits, du monde qui vous voit ou ne vous voit pas, et même quand on vous regarde ça ne vous fait pas exister. Pas besoin de se cacher, finalement. Deux jeunes filles à coté d'elle parlent et rient en feuilletant un livre. Un livre ! elle se souvient. Elle aimait tellement les livres, et elle n'en possède pas un seul. Ces jeunes filles ont une vie où elles lisent, où elles rêvent, qu'elles vivent, qu'elles se construisent. A son esprit affluent des images…le plateau du Tadla et sa misère, les douars autour de Khouribga, l'élégante silhouette d'un jeune homme, un jeune professeur de français dont le souvenir la fait encore rougir… tant d'images que personne alentour ne saurait imaginer, et qu'elle ne saurait oublier. Parce que pour ce qu'elle est devenue, sa vie ! c'est maintenant une vie de souris. Elle court, elle gratte ici, elle gratte là, elle court et court encore et tous les jours pareil. C'est comme un vertige si on se met à penser que ce sera comme ça jusqu'à la fin. Jusqu'à la fin, pas le choix. Elle a pourtant voulu qu'il en aille différemment pour ses enfants. Ses enfants ! Elle ne l'a même pas reconnu, avec sa robe tendue sur son torse dodu, son fils. Elle s'attendrit et repense à Shamsh Eddine. Elle s'en veut de ne pas l'avoir reconnu sur le moment. Qu'est ce qu'il est Shamsh Eddine, français, marocain ? le sait-il lui-même ? elle n'a pourtant pas de mal à se souvenir d'un petit garçon aux traits fins et aux yeux noirs profonds. Un petit garçon plein de fantaisie. Et maintenant c'est un grand dadais de dix neuf ans avec une robe blanche étriquée qui gêne ses mouvements, un benêt que ses relations de pharisiens barbus mènent par le bout du nez. Elle se répète "voilà ma vie. Mes enfants ont grandi et les promesses de leur enfance se sont diluées dans le mouvement du monde". Elle attend le bus, et le voilà. Il arrive, portant, dans la verte lumière qui joue sous les frondaisons des marronniers sa mécanique d'enfer et la fascination de ses énormes roues noires qui moulinent le temps. Ce temps qui s'en va, tour après tour de roues, portant ci, portant là ces gens destinés à gratter et gratter sans cesse comme elle, comme des souris. Elle va monter dans le bus. Elle sort sa carte orange. Le conducteur du bus l'accueille avec un sourire blanc éclatant dans la masse d'ébène de son visage. Elle sait qu'il est toujours tout prêt, cet homme, à lancer au ciel un rire en cascade qui secoue son siège et qui doit plaire à Dieu lui même, où alors ce n'est pas la peine qu'il existe celui là. C'est le courage, de rire. Comme c'est le courage, d'aimer. Aimer ! c'est quoi, aimer ? en premier lui vient la vision du double arc de cils qui frange des joues rondes et tendres sur laquelle elle s'arrête longuement le matin à son lever… alors tenir… tenir… ne pas trahir… c'est assez d'une fois… ne plus trahir ! quelque part on a besoin d'elle. Rire, aimer, autant de forces pour que les gens soient des gens. Cette embellie est de courte durée. Au bout de quelques stations elle se retrouve baignant dans une inquiétude dont elle n'arrive pas à repérer la cause. Normalement, qu'il fasse beau, qu'il fasse mauvais, appuyée à l'unité retrouvée de sa personne morale elle sort victorieuse, tous les jours, de ce combat qui commence au lever et se poursuit jusqu'à l'heure du bus. Une fois montée dans le bus, c'est fini. Elle est Nkiya Massou, prête et disponible, remparée derrière une absence de regard qui ne cède à rien. Et aujourd'hui, sans apparence de raison, en ce début de journée si prometteur, cette angoisse quotidienne qui s'est diluée comme une douleur qui passe se reconstitue et revient, lancinante, empêchant toute idée suivie de s'installer. Elle a beau totalement ancrer son attention sur le spectacle de la rue une préoccupation l'agace d'un coin obscur de sa conscience. Elle se contraint à faire un effort de concentration mais sa personnalité se diffracte dans les éclats mouvants du soleil qui traversent les vitres du bus, perd consistance dans le jeu d'ombres et de lumière du feuillage des marronniers, s'éparpille dans l'envol des pigeons omniprésents sur les larges trottoirs. Elle subit un choc au moment où une femme assise en vis-à-vis ouvre son cartable dans lequel elle commence à farfouiller. C'est une roumia élégante, qui va à son bureau, sans doute. Une femme qui va dans des magasins, des restaurants, qui choisit ce qu'elle veut, avec savoir et autorité. Une femme comme elle en connaît ; une de ces femmes à qui elle dit « oui madame » ou « c'est fait madame », dont elle ne discute avis ni ordre, et qui l'a scrutée intensément à plusieurs reprises. Elle évite son regard, les yeux fixés au loin, bien au delà de la vitre du bus, sur des immeubles, des arbres, des voitures et des gens à pied ou à vélo, sur une tour dont on ne voit que la silhouette voilée par la distance, si haute au fond de l'avenue qu'on se demande si c'est possible, un tel monument. Soudain –il y a toujours un 'soudain' pour interrompre ou commencer quelque chose- la dame sort d'un cartable une enveloppe et alors sa poitrine se soulève plus vivement pendant que ses lèvres s'ouvrent et que ses yeux s'arrondissent comme sous le coup d'une douleur subite. Cela fait sursauter la roumia blonde, enveloppe à la main, cette manifestation de désarroi. Sur son visage clair de roumia apparaît une ombre d'appréhension. Sur ses lèvres qui bougent Nkiya peut lire "ça va ?" mais elle rejette le regard et la compassion. Ca ne va pas, non, ça ne va pas. Sa poitrine se serre. Elle se sent comme dans un étau. Elle a oublié… elle qui fait tout pour ne pas oublier cette chose capitale qu'elle a décidé de faire tous le matins. Elle a oublié. Elle n'est plus maîtresse de son esprit. Elle est habitée maintenant par l'image de Saïd Massou –Er Rjel- qui devant la boîte aux lettres épluche le courrier et ouvre immédiatement les enveloppes compostées au Maroc. C'est bien la peine d'avoir intrigué pour obtenir ce travail qui commence à onze heures –le courrier arrive à dix- et qui ne finit en principe qu'à sept et demi, sauf les jours ou 'madame sort' et c'est le cas presque cinq fois la semaine, mais pourquoi irait-elle donner tous ces détails à Er Rjel –l’homme ? Tout à coup l'espace est rompu par des hurlements de sirènes et de klaxons, à croire que l'ordre céleste prévient qu'il se retourne sur sa couche et c'est presque le cas parce que la circulation est arrêtée au carrefour pour laisser place à un défilé de longues voitures noires et de motos de la police qui filent par l'avenue bordée de drapeaux étrangers, à toute vitesse et grande pompe, vers les tours de la Défense. Nkiya songe ‘à chacun son dû et à nous, ceux des bus, de prendre patience en marinant dans le vinaigre de nos minces soucis’ puis elle se rassure autant qu'elle peut. Il vaut mieux réfléchir, voir si elle pourrait se chercher un soutien. Un soutien ? ce n'est pas la première fois qu'elle pense à chercher quelqu'un qui l'aiderait. Et brutalement elle décide. Elle en parlera à Malika. Malika qui pense si vite et bien, qui a tant de courage et de ressources. Ah ! si Malika voulait bien ! en quelques minutes elle se trouve à entretenir avec son amie Malika une discussion imaginaire où elle présente son problème et affûte ses arguments.
Rien dans l'attitude d'Amédée n'indique qu'il prend part à l'agitation extérieure. A-t-il entendu le tintamarre officiel ? on ne le dirait pas. Il donne à penser à tous ces passagers côtoyés sur la ligne, un jour ou l'autre de la semaine, qu'ils sont pour lui transparents. Pas le moindre signe de reconnaissance, tendu qu'il est vers la jeune fille qu'il accompagne chaque matin vers un prévisible institut spécialisé dans ces maladies de l'âme. La jeune fille est maigre à faire peur. Elle reste sur son siège, prostrée dans son malaise, le regard fixé sur le sol poussiéreux. Le bus roule, avalant sur son trajet d'innombrables stations et elle reste assise, fixant le sol de ses yeux immobiles. S'ils parlent, c'est en chuchotant. Amédée pose une question et il arrive que la fille réponde et Nkiya peut sentir chez l'homme comme une détente, quand il a le bonheur d'un « oui » ou d'un «non ». Et pourtant rien ne se manifeste de cela sur son visage aux traits marqués de part et d'autre du nez de rides qu'on dirait figées, profondes et droites. Amédée a saisi –insignifiante contraction des épaules chétives de la fille ou autre manifestation de vie sensible à lui seul- comme une inquiétude. Le cortège de voitures noires et leur vacarme, sans doute. Il rassure "ce n'est rien… un cortège officiel" mais Annie reste prostrée et silencieuse. Qui sait ce qui se passe dans l'esprit torturé de cette Annie qu'il accompagne chaque matin, en exécution de ce vœu qu'il a fait, ce jour où… ? personne. Mais il sent la moindre réaction, lui. Il se recroqueville encore "C'est dur, si dur" et son esprit flotte mais continue dans sa dérive "au fond cet engagement dépend de moi seul" et à cette pensée lui vient comme un creux dans la poitrine, un retrait de l'âme qui le laisse désemparé. Son regard qu'il ne peut empêcher d'errer, hagard, sur les gens et les choses, chargé de culpabilité honteuse.
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11月7日 Dans ma citéCe billet est le début d'une nouvelle consacrée à une femme de ma cité, en bordure du périphérique parisien, porte de Champerret, à la limite de Levallois.
NkiyaAllongée auprès de celui qu'elle appelle dans son for intérieur et dans ces circonstances msio Becif elle reste immobile ; aucun mouvement, et respiration retenue. Elle espère un appel d'un des enfants en bas âge ; un appel libérateur. Nkiya ouvre les yeux, lentement. Les minutes passent et rien ne vient alors que l'enseigne lumineuse qui culmine sur le toit de l'immeuble voisin –'HITACHI' en rouge flamboyant de tous ses néons - projette, à travers les lattes du store en plastique tout neuf installé par l'office de hlm et au rythme d'un assaut photonique toutes les trois secondes, jusque sur la couche du couple, son alternance de clignotements sauvages et d'ombre violée. Elle attend, figée, l'esprit occupé par sa vision de visages alanguis dans le sommeil, bouches entrouvertes, narines palpitantes du souffle léger d'avant le réveil et paupières allongées par la frange en arc des cils relevant la tendreté des joues pleines. Ils dorment, et tant mieux s'ils dorment. Ils n'auront que trop tôt leur lot de misère, ces enfants. Elle songe qu'elle a toujours une occasion de se sentir coupable. Ainsi ; pourquoi se donner la honte d'espérer leurs appels ? leur sommeil leur est si doux ? elle s'étire précautionneusement. Une fois, puis une deuxième. Rien ne se produit alors elle se demande s'il y a vraiment pour elle grand risque à se lever. Saïd Massou ne lui a jamais demandé de revenir au lit, une fois levée. A l'idée d'y échapper son souffle se suspend au bord des lèvres. Elle l'épie un moment. Il dort légèrement avec un ronflement doux. Quand il émet un soupir de bête et étend brusquement une jambe elle se dit "trop tard". Il se réveille comme à son habitude d'un seul coup, fait un mouvement nerveux qui lui confirme que ce n'est pas un jour de chance. Elle se dit 'çayèjiaiencoredroit' alors qu'il jette une jambe vers elle, se retourne avec autorité pour la fixer sur le lit avec son torse maigre et sans tendresse lui intime de s'ouvrir. Puis il pousse son gros membre bien dur entre ses cuisses, s'agite fébrilement sur elle, allant et venant dans son ventre et termine rapidement son œuvre en lâchant un jappement de chiot. Tout en attendant que cela se passe elle se demande combien de kilomètres il a effectué à ce jour, à aller et venir en elle, puis se dit qu'heureusement il est rapide, msio Becif. Deux ou trois va et vient et c'est fini. Elle reste allongée dans le noir. Elle a à peine la force de bouger mais elle reçoit un coup de talon dans le mollet -accompagné de quelques mots à peine distincts 'chrekuidirkawafissayallah'. Alors elle rassemble ses jambes encore écartées et se lève. Le seigneur et maître réclame son café. Elle s'en va vers les toilettes et claque la porte puis quand elle en ressort elle referme doucement. Elle a droit à quelques minutes bien à elle, non ! le café attendra et Becif patientera. Par la fenêtre de la salle de bain elle se laisse aller à l'hypnose légère du message lumineux diligenté par un responsable de HITACHI. C'est un rythme lancinant, un rythme qui en évoque d'autres, sonores, comme cette musique qui lui parvient d'un appartement situé quelque part dans l'immeuble, une musique stridente, une musique de lieux désolés comme le plateau marocain où elle a passé les plus jeunes années de sa vie. Des paysages hantés par la rumeur lancinante du vent et ces aboiements de chiens squelettiques qui appellent les you-you des femmes de son pays. Des you-you, appels sinistres voués à rendre compte des passions du bled, comme ceux qu'elle a entendu résonner rythmiquement au soir de ses noces, ce soir où le ‘chibani’ Saïd el Massou l'a déflorée par contrainte et soumise sept fois et plus au cours de la nuit. On l'appelait le chibani, Saïd el Massou ; mais, vieux, il n'était pas. Par contrainte, il l’a prise, msio Becif. Elle se souvient trop de la déchirure douloureuse et de sa panique à chaque nouvelle reprise qui la laissait affalée sur le dos, sans force pour bouger, offerte à l'assaut suivant de celui qui de ce jour mérite pour elle le nom de msio Becif, même si elle lui a donné d’autres noms, pour d’autres circonstances. Elle se demande encore qui a bien pu prétendre, en ces jours où elle se préparait à être achetée et vendue, qu'il était de faible souche et qu'il y avait fort à parier qu'il n'y aurait pas de drap à exposer à la fenêtre. Maudit celui là, qui mériterait bien une intrusion sauvage dans ses entrailles de ce membre dont la réputation émerveille et fait sourire le voisinage, dans la cité. Ces sourires quand elle passe dans la rue, le visage fané par les fatigues de la nuit –tout à la gloire de celui dont personne ne sait qu'elle l'appelle msio Becif. Les sourires de ses pauvres connaissances qu’elle tente autant que possible d’éviter sur le chemin du travail ou du Leclerc, celles et ceux qu’elle entend au passage penser 'elleenaprisdeskilomètrescellelà' mais personne pour se demander si c’est une jeunesse, à enfler et désenfler continuellement du ventre et en permanence la lourde robe tendue. Et toujours cette sensation d’humidité entre les cuisses, toute la journée. ‘Que c'est sale tout ça’ pense-t-elle tout en nettoyant et essuyant soigneusement. Voilà, c'est fini. Elle se redresse et se pose devant la glace et regarde son visage qu'elle trouve un peu bouffi mais encore assez frais. ‘C'est bien’, elle constate, se félicitant d'avoir bien résisté aux ardeurs matrimoniales. Elle se lave les joues et les paupières abondamment, à l'eau fraîche. Comme à chaque réveil elle se retrouve devant son image du miroir comme face à une étrangère. La nuit sans doute tous les démons se donnent rendez-vous dans l'esprit des dormeurs. Et puis, au petit matin, il faut chasser ces importuns pour faire toute la place à l'occupante légale, celle qui va s'assurer du temps qu'il fait à la fenêtre, qui allume la cafetière, prépare le lever des enfants, évalue, suppute de l'humeur du seigneur et maître, pronostique du bon et du mauvais. C'est pour cela qu'elle se regarde dans le miroir, et s'apprête à la petite cérémonie du khol. Elle s'accorde un temps de contemplation. Elle même est parfois gênée de la grâce de son regard. Elle a de beaux yeux. Elle sait d'avance que tout à l'heure, dans la rue, nombre de roumis ineptes et importuns le lui feront savoir, la fixant sans vergogne. Puis son attention passe sur les trois traits verticaux tatoués au bleu, une ligne au front, une autre au bout du nez et la troisième partageant le menton. Trois lignes, heureusement fines et bien définies, relativement discrètes. Rien à voir heureusement avec les larges taches confuses qui défigurent le visage de la chibania des Bou Fatoua, la mère de si Bejbej. Elle a conscience d'avoir chassé les multitudes de Nkiya auxquelles son sommeil a laissé le champ libre, celles qui ont folâtré dans ses rêves ; elles n’ont laissé qu’une trace, comme une vapeur, ces usurpatrices, ultime souvenance qui la freine dans son effort pour reprendre le gouvernement de sa maison intime. Ainsi son propre visage reflété dans le miroir finit par l'importuner. Et puis à quoi ça sert d'avoir un visage agréable et que tout le monde chante des louanges de vos yeux ? sans doute sa mère a-t-elle regardé son visage comme elle contemple celui de ses petits, dans leur sommeil, mais c'est il y a tellement longtemps. Puis ils grandissent, et vous échappent. Ils ne sont plus ce qu'ils étaient, surtout ils sont devenus deux fois inconnus d'avoir grandi et de s'être révélés tout autres que ce qu'ils promettaient. Il en est ainsi de Shamsh Eddine et d'Abdelaziz. Le premier qui était un petit garçon heureux et espiègle est maintenant un radoteur d'Allah. Le second l'inquiète encore davantage. Alors elle se dit qu'elle restera avec un souvenir de plus en plus imprécis de sa progéniture, qui sera surtout une relique de ce sentiment, si fort vécu aujourd'hui, et qui au fil du temps se diluera. Et que c’est cela dont elle doit attendre un sens à sa vie.
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De l'autre coté du mur, dans l'appartement mitoyen et symétrique, si Bejbej a accroché un miroir identique. Sa mère, lalla Fatoua s'y contemple. La vieille sait –et s'en étonne- que si un accident arrivait, faisant sauter le mur, elle se retrouverait face à face avec la délicieuse femme de si Massou. Et si ça se trouve elle se contemple également devant son miroir, de l'autre coté du mur, la petite lalla Massou. Elle trouve que ce n'est pas bien, ça, lalla Fatoua, de mettre des gens face à face à travers un mur. Il n'y a que les roumis pour faire des choses si étranges. Quelle diablerie d'avoir conscience de l'autre sans le voir, et quelle conséquence en attendre ? ça ne peut être favorable, ni à l'une ni à l'autre. Surtout qu'elle la connaît plus qu'intimement, lalla Massou. Combien de fois, déjà ? au moins cinq fois, si elle a bonne mémoire. L'évocation de ces dérangeantes circonstances quitte Lalla Fatoua. Elle laisse son esprit glisser, abandonnant l'idée d'une éventuel risque de capture d'âme. Au fond les roumis, en apparence si savants, sont totalement étrangers aux dangers recelés par de si singuliers arrangements. Elle pourrait leur dire, elle, que d'une façon ou d'une autre ça doit être indiscret, cette façon de faire les maisons. Elle contemple dans le miroir son visage ridé où les yeux disparaissent sous le pli des paupières affaissées, où des taches d’un bleu délavé ont conquis une part du front, entre les sourcils, la quasi-totalité du nez à son bout et l'avancée du menton. Jadis dans le bled, c'était rassurant de rencontrer au souk, voire dans la campagne des femmes pareillement tatouées. Mais ici elle ne connaît que lalla Massou pour avoir les mêmes marques tribales. Ca ne veut plus rien dire, ces tatouages. Mais si ça ne veut plus rien dire, alors, que valent ailleurs que dans ce bled de rocailles d'où elle vient et où elle ne retournera sans doute que morte tous ces autres us perpétués du fond des âges ? il n'y a pas de réponse à cela. La seule certitude ; si on s'arrête, rien n'a plus de sens. Et puis il faut bien que ces jeunes filles apprennent la loi qui fera d'elles des femmes. Si elles ne connaissent pas strictement leur place, comment iront les familles et les enfants ? déjà que… et devant ses yeux de vieille défilent des cohortes de jeunes gens et jeunes filles habillés à l'occidentale, qui ne parlent que roumi, qui vont au cinéma et dont le moindre crime est de boire de la bière aux terrasses des cafés et de se tenir aux carrefours avec leurs corps souples toujours en mouvements vifs et lascifs, comme si leurs esprits étaient possédés d'une danse intime. Le monde va mal, le monde va mal, et ce n'est pas Dieu qui veut cela. Mais si ce n'est pas Allah, celui qui décide de tout, qui alors ? elle ne peut y répondre, elle, si ignorante. Peut être un plus savant, un de ces jeunes gens balourds qui arborent la barbe et parcourent la banlieue en bandes affairées, leurs robes flottantes animées de gestes excessifs et gauches. Un jeune homme comme celui de lalla Massou, qui parle avec une autorité et une componction qui en remontre à tous les hommes adultes… même si elle n'aime pas son sourire, à ce Shamsh Eddine. Est il le fils de sa mère, celui là, qui cache sous sa barbe une floraison de boutons et de pustules purulentes ? en tous cas la jolie lalla Massou porte en elle quelque chose d'indéfinissable, une grâce rare dans ce milieu de femmes soumises au mari, aux fils et au contremaître qui dirige les opérations de nettoyage dans les tours de bureaux qu'on peut voir alentour. Elle est totalement différente de ses compagnes, lalla Massou… lalla Fatoua se souvient qu'elle l'a surprise en train de lire les grosses lettres des journaux, un jour qu'elle l'a croisée, dans le centre commercial. Mais c'est peut-être là la difficulté pour elle, cette différence. Si c'est un mieux, quel avantage dans cette assemblée de paysannes ? si ce n'en est pas un, ce ne peut être qu'une charge supplémentaire. Combien de Nkiya peut-il y avoir derrière le front lisse de la femme de Saïd Massou ? une femme comme ça comporte un danger dans la société des femmes de la cité. Comment savoir si elle saura rester à sa place, conforter la tradition ?
Nkiya Massou se tient debout devant le miroir, tentant de scruter au delà, un peu dérangée dans sa posture de femme à sa toilette par la possible présence derrière ce mur de celle qu'elle appelle parfois la 'gardienne du temple'… quoique son nom officiel suffise à la qualifier en totalité et en puissance. Lalla Fatoua ! autant dire des centaines d'yeux épieurs dans un seul regard dense et jaugeur. Lalla Fatoua, en personne, et toutes celles qui la suivent, perpétuant ses leçons et sondant ses avis d’experte. De quoi regretter les quelques confidences qu'elle lui a faites. Bien obligée, à vrai dire. Par exemple, la taille du sexe de Becif, et son assiduité… le jour où elle voulait savoir ce que tout ça pouvait compromettre dans ses entrailles et pour les enfants à venir. Parce que comment parler de tout ça à un médecin roumi ? elle prend son crayon de khol et commence à circonscrire le tour de ses paupières à gestes précis pendant qu'apparaît le fantôme de sa mère, si présent mais fugitif, sa mère qui l'a formée à ces gestes, et c'est déjà l'aînée de ses filles –non pas l’aînée ; l’aînée est partie, mais la cadette- qu'elle conseille à son tour, ce jour de la toute première fois où elle a eu l'occasion de lui enseigner ce qu'elle savait de l'art du maquillage. Elle rejette ces pensées pour se consacrer entièrement à son ouvrage. C'est son œil qu'elle voit, tant qu'elle en dessine le tour avec le khol. Elle s'applique… pas trop là… un peu plus sur le bord de la paupière inférieure. Ce n'est que son œil qu'elle voit, jusqu'au moment où elle lâche le crayon pour le ranger. Un dernier regard à son œuvre et si elle continue de regarder c'est autre chose. C'est autre chose qu'elle regarde à la surface du miroir. Comme si elle avait à s'affronter elle même. Et combien de regards dans celui qu'elle tente et se retient de percer ? celui de tout un monde sans doute, mais où est-il ce monde qui la prend et la rejette dans le même mouvement ? dans son regard à elle, reflété par le miroir il y en a un qui s'impose, un regard autre, vide et dur. Ne serait-ce pas celui de cette fille dont le dernier souvenir qui lui reste est la vision d'une femme alourdie par les rigueurs de la vie du bled et une raide robe paysanne à multiples épaisseurs. Quelle injustice de marier cette tendre jeune fille à un fruste paysan quadragénaire ! Toujours pour toujours, dans sa mémoire, sa si douce Leïla lave, sur une placette de terre sèche, à la porte d'un gourbi, à deux pas d'un âne galeux, avec de grands tournoiements de bras une bassine de fer étamé et jette l'eau sale dans une mare de boue. Du départ, quelques semaines après la célébration, Nkiya se souvient d'avoir, tournant désespérément sa tête pleine de mille et un vœux douloureux dans leur vanité, regardé par la vitre arrière de la voiture sa fille dans ces derniers gestes qu'elle lui a vu faire et avoir tremblé de mille tourments d'être impuissante à arrêter cet en'aller. Elle garde cette dernière image, et il n'y en aura jamais d'autre, de cet atroce ratage. Cette image où elle trouve une géhenne qui a effacé toutes les autres. Toujours pour toujours et toujours ces yeux durs au moment de l'adieu, ce visage fermé, ce regard vide. 'Tu ne m'es rien… tu m'as trahie… tu n’as rien fait pour t’opposer à cela… tu ne m'es rien'… et cette antienne développe un tourbillon d'idées qui s'emboîtent l'une dans l'autre, d'idées fugaces d'où n'émerge qu'un sentiment désespéré. Pourquoi avoir tant pris soin d'elle, de son éducation, de son travail scolaire pour un jour la voir partir dans ce monde d'où elle vient sans doute mais qui n'aurait jamais dû être le sien ? comment ne pas avoir discerné ce qui se préparait dans cet échange de courrier entre Maroc et France ? pourtant qui aurait pu imaginer ? des idées funestes lui viennent. Elle voudrait pouvoir en ce moment voir msio Becif – Er Rjel, L’Homme- mort et cracher sur son cadavre … Er Rjel qui à nouveau évalue sans doute les opportunités, qui s’inquiète avec insistance des tenues et des attitudes trop libres de Zwina… et pourquoi donc ? ces réflexions la perturbent au point que la Nkiya qui venait tout juste de reprendre pied, celle qui a toute sa confiance, celle qui marche et parle avec assurance à sa patronne, madame Angèle, et à Malika, se défait en une multitude de fragments impalpables et il ne reste de tout cela que désarroi, douleur et sentiment d'impuissance. Elle en est là lorsque apparaît sur le miroir le doux minois de sa deuxième fille, Zwina –il voulait l'appeler Mabrouka, Er Rjel, mais comme il n'avait pu se rendre à l'Etat Civil –il a toujours été timide devant les nécessités et les démarches officielles- elle l'avait enregistrée elle même… ‘Mabrouka…vous vous rendez compte’. Elle est un peu surprise de cette apparition, rend un regard soudain marqué d'une détermination qui étonne Zwina –elle peut le lire dans la mimique renvoyée par le miroir, les yeux qui s'arrondissant et fonçant portent comme une interrogation- et se fait comme tous les matins une promesse ‘pas toi… pas toi…’ pendant qu'elle se demande comment faire pour qu'aucune de ces lettres qui arrivent du Maroc ne lui échappe. Parce qu'il lui faut en premier lieu intercepter chacune de ces lettres possibles porteuses des projets minables de Saïd Massou. Il y a tellement de difficultés, de moments où elle devra s'exposer. Mais quand ? tout de suite ? quel indice donnera pour elle le signal ? peut-elle faire appel à une aide ? elle met ses poings fermés devant ses yeux humides pour s'interdire de pleurer et tenter de reprendre le gouvernement de son esprit. Zwina attend à coté d'elle. Elle est si sensible, Zwina. Il ne faut pas qu'elle se doute de quoi que ce soit. Elle se tourne et c'est avec un geste passionné qu'elle prend à pleines mains le visage de sa fille et l'embrasse avec exaltation. Elle a conscience d'en avoir trop fait. Une gêne s'installe, comme un blanc, un blanc que Zwina remplit en rendant le baiser –plus modéré mais tendre- et en disant "père est debout… j'ai fait le café". Nkiya quitte la salle de bains et s'en va à la cuisine, Zwina sur les talons.
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Saïd est déjà là. C'est un peu tôt pour ses nouvelles habitudes, depuis qu'il a eu droit à sa retraite anticipée. Quand elle entre il prend, en maillot de débardeur comme à son habitude le matin, son petit déjeuner. L'énorme bol de café au lait où détrempe une demi baguette coupée en tranches est entièrement recouvert par ses larges mains de maçon à la retraite. Des mains qui portent encore traces du travail. Crevasses et cicatrices, ravages du béton et du froid, marques des coups de marteau et des grosses échardes en manipulant les grossières planches de coffrage, autant de stigmates qui témoigneront longtemps de la valeur de cet homme. Quand elle voit ces mains elle ne peut pas l'appeler msio Becif, cet homme qui a tant enduré. Alors, dans son for intérieur, à ces moments, c'est selon les circonstances 'Er Rjel' ou 'huwwa'. Parce que, valeureux ou non, il n'y a jamais eu d'intimité entre elle et lui qui la pousse à l'appeler de son prénom : Saïd. Ça n'existe pas, de fait, entre homme et femme, et ce cours de ses pensées ramène à sa mémoire le souvenir d'un long et pâle visage aux yeux doux qui disparaît aussitôt. Elle pense, en le regardant, "il ne m'a jamais embrassée" et s'étonne comme chaque jours de la musculature, formée au dur travail d'ouvrier du bâtiment, de son torse et de ses bras. Qu'est ce qui lui donne alors, une fois habillé, cette impression de pauvreté physique qui a trompé tant de monde ? le petit visage maigre et fripé dès ses dix huit ans, comme sur cette photo d'identité, ce crâne déplumé qui évoque une tête d'oiseau mal en point ou ce teint de plomb qu'aucun soleil, aucune liqueur n'ont jamais pu éclairer d'une touche un tant soit peu sanguine ? il boit, silencieux, à coté d'elle. Elle le sait préoccupé par des choses d'importance. C'est tout juste si elle entend le son de sa voix, au cours de la semaine, mais au jour le jour elle connaît l'ordre de ses préoccupations. Maintenant c'est tiercé et son personnage de 'plasouciaal' qui le rend tellement populaire parmi la population mâle de la communauté maghrébine de la cité. En rient ils, chaque jour, de ce 'plasouciaal' et de l'astuce de celui qui est pleinement, présent en personne dans l'assemblée au moment des discussions sérieuses, si Massou, homme de valeur. En rit complaisamment, de cette astuce, si Bejbej à la personnalité étayée par son embonpoint complaisamment exhibé et cette voix qu'il va chercher au fond de sa gorge grasse… un homme d'importance quoi. Mais elle sait des choses, Nkiya. Des choses qui lui tirent les lèvres en un sourire retenu. Une idée bête mais plaisante. Elle pense… si c'est vrai qu'au paradis chaque élu dispose de quelques douzaines de jeunes femmes toujours vierges, msio Becif, à l'ardeur inépuisable, pourra toujours se servir sur la part de si Bejbej dont l'appétit sexuel est infiniment plus modeste, et notoirement insuffisant à satisfaire les ardeurs de son épouse lalla Bejbej. Du moins si on veut bien en croire cette éhontée de Khadija qui n'hésite pas à donner des informations précises sur les dimensions infimes et la faible teneur du zob de son mari. Khadija, cette impudente ! Khadija, pauvre Khadija. Education de femme du bled et faiblesse d'esprit et d'âme elle ne dit que oui, Khadija. Wahha, toujours wahha. Qu'importe l'éducation. Mais pour tout ce qui touche à l'intimité et aux choses sales, elle n'est pourtant qu'une impudente, la jeune Bejbej. Pourtant cela la fait rire, par moments, cette immodestie. Ainsi pendant deux secondes Nkiya rêve d'apparier insuffisants et tièdes, ardents et insatiables. Mais en pensée on peut bien tout ordonner à sa guise, il n'en reste pas moins un monde dont il faut s'arranger. C'est le moment de la journée où elle se perd dans une masse de taches infimes –ranger et laver la vaisselle du petit déjeuner, réveiller nourrir et habiller les trois petits derniers puis les envoyer à l'école, faire barrage entre Er Rjel et Zwina –des histoires de tenues immodestes, d'emploi du temps, de fréquentations… -où le père n'a pas souvent le dessus, mais quelque fois des coups partent, et un coup de Saïd Massou peut faire très mal. Puis elle s'habille, met son châle en protestant qu'elle n'est pas en avance. Il est huit heures et demie. Elle prépare son caddie et demande de l'argent pour les courses.
Avant de quitter l'appartement Zwina lui a rendu le baiser du matin. Nkiya a failli la retenir. Les beaux yeux de sa fille étaient humides. Mais Zwina s'est dégagée et est sortie de l'appartement. Nkiya l'a regardée pendant qu'elle marchait vers l'ascenseur de son pas nonchalant et dansant. Tout ça lui amène la tendresse du fond du cœur au bord des lèvres. Elle suppose fort que c'est le diable qui est fautif de cet accord d'un joli balancement du haut blanc avec le roulis du petit derrière rond tendu d'un pantalon noir, parce que le bon dieu, si on en croit les savants, n'a rien à voir avec toute cette grâce. Elle panique soudain et pense à nouveau très fort "je ne veux pas qu'elle mette le voile celle là… elle ne mérite pas ça je ferai tout, tout, tout, quoiqu'il m'en coûte… on ne la mariera pas avec un chibani, ma Zwina". L'appartement est silencieux. Un silence qui lui fait dresser l'oreille, dans une tension qui lui donnerait envie de vomir. C'est bien ça. Dissimulée par le montant de la porte de la cuisine elle peut voir Saïd Massou qui referme au cadenas la porte du séjour. Il tient à la main une sacoche en plastique marron qu'il pose sur la table et qu'il ouvre. Elle le regarde faire avec appréhension, parce que s'il n'y avait que ses souvenirs d'homme dans cette sacoche de plastique marron elle pourrait le regarder faire avec ce qu'elle peut de tendresse, ou du moins de reconnaissance pour son courage d'homme. 333333333333333333333333333333333333
10月24日 Captifs
Il y a en permanence un œil qui nous regarde… là, au-delà du jugement de l’œil visible, qui nous regarde de derrière l’écran officiel, qui se produit sur les milliards de petits écrans regardés par des milliards de regards, parle par des milliards de hauts parleurs à des milliards d’auditeurs, captifs que nous sommes, toujours présents d’une présence diffuse et molle, et cruelle envers notre insignifiance, vacarme qui nous révèle en continu que nous ne sommes jamais acteurs dans cette comédie massifiée, que nous n’avons jamais que l’amère satisfaction d’être invités à la seule table de ceux qu’on gave du spectacle tonitruant et dégradant que le monde nous serine pour notre boueuse édification. Et cependant Il faut « Que le monde se taise Que le monde se parle Que le monde s’écoute… »
JB 10月13日 Certains jours on n'a pas envie de rire...Ce billet est copie corrigée sur la forme d'un com par moi déposé sur un autre blog.
On dit que Jésus Marie Joseph Saint Esprit le Père (plus peut être allah et jehovah) et tutti quanti aimeraient les cent et quelques afghans renvoyés dans leur douce patrie. Là les attendent -ça c'est sûr... pas besoin d'être prouvé- une masse d'adorables barbus. Pas de bol pour ces voyageurs involontaires ; c'est Besson qui ne les aime pas. Jean Sarkozy a plus de chance. Jésus Marie Joseph Saint Esprit et tutti quanti l'aiment et gardent sur lui un oeil bienveillant, et l'aime encore plus son papa couvant d'un regard attentif ce rejeton dont il va faire le président de l'EPAD. Alors je me trompais dans un précédent com... je tablais sur l'absence pour cause de sieste sidérale du divin créateur de Chantoune. Je dois me rendre à l'évidence... le divin créateur ne se livrerait pas à une sieste éternelle dans un fond de trou noir... de fait il ne serait pas absent pour tout le monde... pour certains il serait là et bien là. Et ça, il s'en est fallu de quelques bulletins de vote. Il a ses faiblesses constitutionnelles et constitutives le divin créateur. C'est Kafka qui parle de 'ces yeux qui ont vu sans pitié s'ériger tous les ghettos du monde'... et tout ça n'empêche pas des croyants d'être là et bien là où il faut, contre l'injustice, à coté d'autres... JB 10月5日 Petites conneries ? 1Voilà, vous saurez l'essentiel. Mais je considère que votre parole reste libre. Je n'ai de comptes à rendre qu'à moi même, c'est moi même que je dois gouverner. Et je m'établis pleinement dans la sphère de la sincérité.
Au cours d’une réunion du comité de section du PCF du coin, un camarade nous révèle son homosexualité. Il y a eu un petit silence, gêné on le conçoit. Puis la réunion a continué comme si de rien n’était. On a terminé tôt pour une fois, on est partis manger ensemble dans un troquet du coin, on a bien rigolé et on s’est séparés sur le trottoir, échange de poignées de mains et métro-dodo. Mon retour au bercail était serein, avec une interrogation encore muette en moi. J’étais content de notre réaction d’ensemble, d’hommes et de femmes civilisés. Content mais pas satisfait. Je restais sur l’impression qu’on avait écouté, respecté, mais quelque peu occulté. Je finissais par doute que notre copain était pleinement content de notre silence… qui ne voulait rien dire, puisqu’il ne disait rien, mais pour le copain, ça pouvait signifier, chacun ses oignons. Comment combler la lacune ? un jour, alors qu’on préparait un affichage, avec ce gars –un beau blond bien bâti mais moins lourd que moi, un fantasme de jouvencelle- avant de partir, colle prête et dans l’attente des autres je lui ai offert un café. Et puis –je copiais Gasmann et Visconti mais je ne le savais pas- je lui ai demandé sur le ton de la plaisanterie avec sourire à la clé ‘dis donc… je ne suis pas à ton goût… tu ne m’as jamais fait d’avances’ et il m’a répondu ‘je t’en ai fait, mais tu ne t’en est pas rendu compte’. Et nous nous sommes souri en continuant à siroter. C’est tout ! La vie nous a séparés, je suis trop fainéant actuellement pour continuer à militer. Je ne sais ce qu’il est devenu, ce mec, mais j’ai le sentiment d’avoir parfait quelque chose, avec la petite connerie que j’ai risquée, à cette occasion.
JB 9月15日 Sagesse populaire
La référence à la sagesse populaire m'a toujours paru une fable ; deux ou trois incidents, cet été, m'ont inspiré ce petit mot.
Rudes paysans, les gens de ce pays étaient accrochés à leur sol comme arapèdes à leurs rochers. Leurs familles logeaient dans des maisons de dures pierres de taille bâties pour l’éternité. Leurs costumes, taillés dans un velours sombre, leur faisaient une carapace que l’épaisseur et la teneur du tissu semblait garantie contre le moindre début d’usure. Les robes de leurs femmes étaient à l’unisson, noires, luisantes et raides. Le deuil, pour des disparus de lointaine parenté, durait parfois des années ; ces morts, souvent inopinées, à l’issue de maladies inconnues aux noms incertains et redoutables leur étaient scandales ; ainsi ceux d’entre eux qui parvenaient à un âge avancé avaient le renom de héros de légende. Personne ne se serait en conséquence étonné ou offusqué de l’application et de l’entêtement que ces gens mettaient à durer ; simplement durer. Cela leur était devoir. Ils disaient fréquemment que la vie n’est qu’une apparition à la fenêtre. Jean Baptiste 2月22日 Le caddy
C’est dans la file à la caisse du leader price. Tout le monde y va… mais pas pour tout, bien sûr. Devant moi une femme, silhouette jeune… son caddy. Comme toujours discrétion… surtout là… mais comment ne pas remarquer l’amoncellement de paquets conditionnés de viande pour chien. Je ne vois pas, donc. Ce qui fait que je suis un peu surpris quand la jeune femme se tourne vers moi et me sourit. Pas vilaine, une envie de sympathie, c’est toujours touchant. Elle sourit et exhibe une denture bricolée chichement au fil des années sans plan d’ensemble ni souci du détail. Détail qui m’afflige en général. Les gens devraient avoir le droit de … bien sûr je souhaiterais ne pas en savoir davantage. Je lui souris aussi. Elle a de jolis yeux d’une couleur rare. Elle ne manquerait pas de grâce. Bon ! elle se détourne et nous progressons. C’est à son tour. Elle sort du caddy ses emplettes. Toute sa viande pour chien. Un deux paquets. Je ne vois plus d’elle qu’une crinière noire bleutée… je crois qu’on dit ‘crêpée’. Ces coiffeurs font de ces choses Elle se tourne à nouveau vers moi, souriant derechef. Puis comme elle pose un nouveau paquet sur le tapis roulant en se tournant vers moi à nouveau, toujours souriante, je lui sors pour être plaisant ce que j’avais préparé à tout hasard - vous avez un tigre à la maison. Je n’attendais pas de réponse à vrai dire. Mais elle me dit - j’ai un berger allemand… ça mange beaucoup… ça revient cher…mais je suis très mode… Je me dispense de répondre. Bien sûr, elle est très mode… alors que voulez vous ? elle est enserrée dans une espèce de tenue de sous-cuir noir un peu râpée, pantalon et vareuse, avec des lanières découpées qui pendent de partout et une flopée d’anneaux de ferraille. Elle dépose sans arrêt des paquets et des paquets de viande pour chien sur le tapis. Ça m’attriste, je ne sais pas pourquoi. Elle se tourne encore vers moi en souriant. - Je suis très mode… mais ça revient cher, un berger allemand, alors je profite des prix. Je n’ai plus rien à dire. Je ne sens pas quelle nécessité de se vouloir très mode. Et surtout c’est réservé à d’autres qu’elle et moi ce ‘être très mode’… et puis moi je m’en foutrais d’être très mode, mais j’acquiesce. Que feriez vous à ma place ? je lui souris. Elle me fait tellement penser à une amie du bureau, quand je travaillais. Une dactylo… une sacrée bonne femme, une de celles qui vous estomaquent par leur courage à endurer leur vie de chien. Ça me touche, cette ressemblance avec N…. et la jeune femme se retourne vers moi une dernière fois en me souriant de son sourire dépareillé. Elle dépose sur le tapis roulant le dernier paquet de bidoche. Au moins quinze kilos ! il y a encore au fond du caddy, entourée dans sa couronne dorée, une galette des rois… on dirait du carton. Non mais putain ! qu’est ce qu’ils font de nous, dans cette société libéraliste ? dans le temps on disait ‘tu l’as trouvé dans la sciure ton truc’ mais maintenant ce sont nos vies que l’on ferait naître et végéter dans la sciure. 2月17日 Petite histoire d'une disparitionpour moi
Tant de moments partagés sur le pavé du boulevard Saint Germain, devant le ministère, tracts en mains, ça permet en principe de se faire une idée sur quelqu’un, de forger une complicité. Et voilà ! je ne garde de M… que le souvenir d’une frêle silhouette en salopette bleu de chauffe, un petit air de Renaud –le chanteur- avec les mêmes cheveux blonds et yeux bleus plus un regard qui m’interpellait. Une tension dans la fixité et en même temps une toujours affleurante dérive. La voix aussi… un peu forcée… mais peut être pas seulement la voix au fond. Il y avait en lui quelque chose du petit frère fragile. B… l’avait convaincu de se présenter au Conseil Syndical. Il était assidu aux réunions, silencieux, votant quand il y avait à voter, et ne prenant jamais de notes. L’activité syndicale, c’est censé tisser des liens. J’ai tenté d’avoir un rapport réel pendant des mois et des mois, et quand l’occasion était favorable je l’invitais pour le café, dans notre bistrot de la rue du Bac. Mais j’avais toujours l’impression d’être séparé de lui par un de ces écrans immatériels des films de science fiction. Cela devait résulter de sa façon de parler, sur- jouée en quelque sorte, comme s’il tentait d’affirmer plus qu’il ne pouvait soutenir. Tant de choses qui auraient du m’alerter, mais on a toujours tant à faire. Un jour il a manqué un Conseil Syndical. Puis un second. J’ai pensé à une maladie. Le temps passa. Je me suis certainement absenté pour quelque stage ou autre école syndicale et j’ai perdu momentanément le contact avec mes collègues du ministère. A mon retour B… était dans sa Martinique natale. Les antillais peuvent bloquer leurs congés… les voyages sont chers. Et M… était toujours absent. J’ai essayé de m’informer. J’ai même fait une démarche auprès de D… son supérieur hiérarchique du Service Intérieur, qui m’a signifié qu’il n’en avait rien à cirer et que bon débarras. J’ai ravalé ma salive et quitté le chef sans lui serrer la main. J’ai fait d’autres tentatives, mais sans réussite. J’ai appelé B… à son retour mais il n’a rien pu me dire. J’ai su qu’un jour sa femme est venue au ministère. Elle s’est fait présenter les compagnons de travail de son mari. On m’a dit qu’elle avait pleuré. J’en ai conclu qu’elle l’aimait, son homme. Elle est repartie avec ses incertitudes et sa douleur. B… est allé la voir, dans sa banlieue sud. Il ramenait des nouvelles… des nouvelles, si on peut dire. Un soir, tout simplement M… n’est pas rentré du travail. Et pareil le lendemain puis le surlendemain puis…. Son épouse a tenté des démarches. On sait ce qu’il en est des compétences de la police en la matière. Au ministère la DP avait d’autres soucis que de s’occuper du sort d’un de ses agents. Ils se sont contentés de le rayer des rôles. Malgré nos efforts –B… et moi-même- nous n’avons réussi à rien. Et un jour j’ai admis qu’il avait disparu définitivement, mon petit camarade au regard fragile. Je n’ai pas développé une culpabilité de cette affaire. Je n’étais à priori responsable à aucun titre. Cependant il m’arrive parfois -à des occasions plus ou moins pertinentes- d’évoquer la frêle silhouette en bleu de chauffe avec la mèche de fins cheveux blonds sensibles au vent et ce regard incertain, cette façon de n’être jamais là. Ça m’est comme un sentiment d’impuissance à affronter le malaise d’un petit frère fragile sous quelque dérisoire carapace de silence. Parce que à ce jour je ne sais pas encore ce qu’il est devenu, M… et que cela reste à jamais pour moi un mystère dont je ne puis qu’inventorier des raisons obscures. Un jour d’un mois de mars un homme jeune, sérieux, travailleur, apprécié de tous a disparu, comme ça, emporté par on ne sait quelle dérive intime ou quelque vent de mauvaise aventure. Et c’est resté en moi brèche ouverte sur un abîme qui est aussi mien, peut être.
Jean Baptiste 2月12日 Une matinée particulièreDifficile de commencer une histoire. Mais mes angoisses ne sont pas les vôtres, alors autant m’y mettre sans délai. Voilà ! Je passais rue de Constantinople. Souvent j’ai à m’arrêter, sur le chemin de l’appartement de ma fille et de son mari -nous gardons le mercredi nos petites filles- dans une supérette. Le plus souvent, quand je la croise sur le trottoir, près de la porte, tirant sur sa clope comme si c’était vital, on se sourit, et bonne journée à tous deux. C’est plaisant ! nous nous connaissons pour des raisons infimes. Elle compose les rayons, tient la caisse, toujours avec un sourire fragile comme un papillon au vent d’avril. Minois de petit chat, regard qui quête une tiédeur. La vie n’est facile pour personne, et surtout pas pour les petits chats dans cette société libérale qui vous fout sur le pavé pour un oui pour un non. Moi je suis le passant qui passe. Ce matin là, j’entrais pour un pack de bière. La petite blonde –vous ai-je dit qu’elle est blonde avec des mèches éprises d’espace- était figée à sa caisse, comme galérien à son banc de rame, prise sous un déluge de paroles incandescentes. Une grosse bonne femme, sur le thème ‘le client est toujours roi’. Il est des gens qui placent les rapports humains dans un tiroir d'enregistreuse, sous la pile de bons de caisse. Ce ne fut pas un mot jeté à la cantonade mais une avalanche de deux ou trois minutes avec cette pauvre gamine figée sur son tabouret sous le feu des ‘je ne vous félicite pas’ et autres ‘il faut apprendre votre métier’ accompagnés de mouvements de tête indignés. Comme si j’allais témoigner pour elle… et rien que ça je lui aurais foutu… bon je m’égare ! j’ai fait le discret autant que j’ai pu parce que le directeur de la supérette, sans doute averti par la rumeur, pointait le nez entre deux rayons et là je pensais ‘ayayaye’. Je poussais quand même assez fermement la grosse dame avec un ‘bon on a compris’ parce qu’en plus elle prétendait prendre son temps… et là j’y pouvais discrètement quelque chose. J’ai payé et je suis reparti. C’est une société comme ça… on aime bien les petits chats, mais on peut si peu pour eux, alors je suis parti sans me rendre compte que j’avais oublié de prendre du lait, ce qui m’a fait revenir. La supérette était vide –j’y passe quasiment à l’ouverture. La jeune fille était toujours à la caisse. La larme à l’œil, elle était en discussion avec son chef. Un gros gars brun de poil, le cuir chevelu au ras des sourcils, qui lui disait ‘mais non… te casse pas la tête… des connes comme ça ça compte pas… allez, va te prendre un café… je n’ai pas d’urgence… ‘ j’étais un peu rassuré. J’ai replongé dans les rayons. C’est le colosse de patron qui m’a fait mon addition. Ses doigts cherchaient les touches. Des gros doigts pour saisir de la grosse matière bien lourde, pour la modeler, bien résistante, et va savoir, pour coller un pansement sur quelque écorchure. Ça a pris un moment. Il a eu un regard de connivence. Quand je suis sorti, elle était là, accotée au montant de la porte, fumant sa dernière clope, le regard humide vers un nuage qui filait nord-ouest par dessus la rue de Rome, mais elle s’en foutait, et nous nous sommes souri, comme à l’habitude. Courage, petit chat ! 1月29日 Avez vous vu ENTRE LES MURSPlaidoyer pour un film prenant, bien fait et surtout utile.
Ça repose, un film autre que de fiction. Je suis allé voir successivement ‘Monde moderne’ et ‘Entre les murs’. Pour aujourd’hui je ne parlerai que du second. Sujet : un jeune homme, plein de grâce, chargé d’enseigner le français à une classe d’ados en plein symptôme du ‘homard’… chacun sa petite vérité pour ajuster la carapace protectrice et en groupe ça donne le style ‘oursin’, ou mieux ‘porc-épic’ avec surtension qui aggrave les petites frustrations et interdit par ce fonctionnement survolté la surrection libératrice des problèmes . Pas de psycho-sociale de bazar, éducateurs et autres savent mieux que moi ce qu'il en est. Dix premières minutes… révolte dans ma vieille caboche toujours à peaufiner… après tout je ne suis pas vacciné. Envie de foutre tout ça à la baille. J’aurais honte à continuer à vaticiner en silence sur ce mode glauque. Donc dix minutes qui suivent pour me reprendre. Et puis une magie, après avoir surmonté… mais que c’est dur. Pas de critique. Je n’ai pas la tripe. Deux ou trois moments. Le môme, malien, tatouage sur le bras ‘si ce que tu veux dire est moins beau que le silence ferme ta gueule’ et dire qu’il y a eu quelqu’un pour asséner cette ineptie. Donc, ce Souleymane, fort de cette unique et mutique vérité ou se tait ou provoque ou fait chier et finit par laisser parler son corps jusqu’au clash… et c’est le C de D et le renvoi… puis le père, invisible menace, prononcera le retour au Mali. C’est vraiment la catastrophe. L’institution ne peut réagir autrement. Ah bon ! et pourquoi ? et pourtant ce collégien est intelligent, sensible, ne manque pas de charme. Il a pris une photo de sa mère qui en dit des tonnes… sa mère qui ne parle que malien… et ils sont ensemble tous deux à côtoyer deux univers à des années lumières l’un de l’autre et chacun vivant dans son propre monde devenu incompréhensible. Le prof qui a porté le motif a pourtant tenté de le défendre . Cette classe fermée comme un oursin, avec ses meneurs, sa diversité, est incapable d’entrer en autocritique. L’institution, c’est elle aussi, avec ses faibles moyens, ses délégués de classe incapables –ils ont quatorze ans- de cerner leur responsabilités individuelles et collectives… même les plus intelligents. Puis à la fin, vacances en vue, une meneuse –physique ingrat- volontairement obtuse, dit qu’elle a lu un livre… ‘la république’ et ma foi en donne un résumé, avec son vocabulaire, et finit en disant ‘je ne suis pas si nulle que ça’ puis s’en va avec un sourire de défi. Puis une autre jeune fille, effacée, une sénégalaise qui demande au prof de lui accorder une minute pour lui dire qu’elle, elle n’a rien appris. Lequel prof répond ‘mais qu’est ce que je vais faire ? je t’ai proposée pour le passage en troisième’ et la jeune fille s’en va, pas rassurée pour autant. Dans tous les cas, il s’en serait fallu de peu… mais de quoi ? donc deux trois ‘citations’ pour vous encourager à aller voir ce ‘Entre les murs’ primé à Cannes, proposé à Hollywood, et très justement. Pour vous dire, il n’y a pas que la fiction. Un film simple donc, si on fait abstraction du montage… il faut bien des ellipses… toute une année en trois heures qu’on ne voit pas passer. Jean Baptiste
12月28日 C'est encore d'actualité, malheureusement !Est ce ainsi que les hommes vivent ?
Ce petit texte a déjà été publié sur mon blog. Il a été composé à la veille de la guerre du golfe, alors que nous nous mobilisions pour empêcher cette folie meurtrière. Les évènements le remettent d'actualité.
Dans son bar favori du Bronx Ses copains regardent Dans le monde plat et bleuté de l’écran de la télé Joe sourit A qui à quoi qui sait ? Sinon à sa statue déjà légendée Défenseur de la civilisation Elégant déhanché le fusil en oblique sur la hanche KILL SADDAM gravé sur la crosse Joe fleur de terrain vague sourit Dans son antre d’ogresse La machine à fabriquer les héros est en marche.
Dans le désert d’Arabie La tente le lit le goutte à goutte Jamais la vie de Joe n’a reçu autant d’attentions La machinerie qui le maintient en vie Est sœur patiente savante électronique De celle qui affiche son image souriante sur l’écran Dans le petit bar du Bronx Lutte contre la morphine Dernier instants dérobés Lancinante question Pourquoi ? pourquoi ? Pourquoi ma vie terrain vague ? Sur l’écran témoin d’un espoir de survie La ligne brisée verte devient irrégulière Les signaux sonores s’affolent
Ignominie Propret dans son uniforme sable de fantaisie Le journaliste s’enthousiasme « Ces gars sont des durs comme en fabrique à Brooklyn dans le Bronx la libre Amérique tremble Saddam » Joe du Bronx déjà presque un nom de bataille Sourit à nouveau sur l’écran bleuâtre Dur de terrain vague Quel souci peut –il avoir Sinon cette énigme D’un visage ennemi à venir A tenir au bout de son fusil Visage de fleur d’un terrain vague d’un autre monde ?
A des milliers de kilomètres Joe sourit A ses copains qui s’extasient ‘sacré Joe’ Puis on passe à un autre sujet Crucial L’image change La bourse des valeurs les prises de bénéfices Les copains de Joe plongent leurs nez dans leurs verres Dans la tente du désert une machine s’est tue Sur l’écran sombre juste une verte ligne plate Plate comme la mort Comme la vie de Joe du Bronx Ou celle de Youssef de Bagdad Inaccomplies Terrains demeurés vagues.
Jean Baptiste
12月9日 Un début de journée ordinaire.
Texté élaboré alors que j'étais encore en activité. Qui aime les contrastes parcoure les allées de la Défense.
Je suis certain que vous n'aurez pas besoin de photos pour que les images affluent à vos consciences...
Comme tour le monde je lis et la rame avale ses hectomètres de rails vers le tas de tours de la Défense, vers les surprises prévisibles d'une nouvelle journée de labeur. Chacun est replié sur sa lecture, ou son nombril, et parfois sur les deux ensemble et on joue au plus vieux jeu de société du monde : le paraître… l’oublier l’autre. Du traintrain de métro quand on va au boulot et qu'on se motive pour franchir une nouvelle journée. Puis passe un gars, jeune, qui propose "Le lampadaire " ou "La rue " à moins que ce ne soit "Macadam". Il passe et on achète, ou pas. Ca dépend on ne sait de quoi comme tout à l'heure on donnera ou pas à tel faiseur de manche plus ou moins cibleur sur le chemin piétonnier qui conduit au bureau. On donne pour faire comme le voisin ou bien si le voisin a donné on juge qu'on peut conserver sa capacité de pitié et de don pour quelqu’autre besogneux de la manche.
Et des quémandeurs il y en a toute une variété plus ou moins efficace, voire organisée, avec dans cette dernière période comme un parfum de ‘typologisation’. Drôle de mot direz vous mais on a bien fait ‘institutionalisation’… alors !. Il y a celui qui cause, qui expose dans la rame de métro "Mesdames messieurs je vous demande pardon d'avoir à m'excuser de vous déranger mais je n'ai plus de boulot, j'ai pas de domicile, ma femme est malade etc... " proche du rejeté qui se désigne par une affichette et quelquefois signale le cumul - sans surprise - de la misère puisque sans étonnement on peut lire " chômeur de longue durée sans ressource". Comment pourrait-il en être autrement ? il y a toujours la gitane avec son bébé, le classique ; elle a un gobelet avec visibles trois quatre pièces jaunes ; a-t-elle la capacité de jeter le mauvais oeil ou bien si on donne ça porte bonheur ? alors imaginons la main qui donne puis qui gratte le billet du « millionnaire » acheté tout de suite après le geste charitable. Il y a le gratouilleur de guitare et ce gamin qui tend la main à genoux sans un mot. Il en est de très typés comme le saint homme musulman bonnet en tête assis sur une natte avec une citation du Coran sur un carton d'emballage et ma foi, apparement ça marche. Il y a même des associations. L’ex OS, viré par quelque Tapie, devenu SDF, parfois accompagné d’un corniaud. Ceux là s’aident le plus souvent une affichette annotée d’une brève proclamation…’SVP pour mon meilleur ami’. J’ai vu un duo -deux hommes- avec une seule sébille. Chaque sociétaire prélevait une pièce sur deux. Il m’est arrivé un jour de tomber, dans un couloir de Réaumur/Sébastopol, sur un professionnel de l’esthétisme, accroupi en position yogi dans une très seyante draperie blanche –utilisation d’un drap savamment enroulé autour d’un corps bronzé, mince et souple- la main élégamment tendue au dessus de la tête rasée bien sûr, penchée comme indifférente, avec quelque solennelle distance quand au résultat de la quête – image d’un sage d’antique sagesse trop occupé de spiritualité pour être un tant soi peu attentif au monde et à la voix de messire Gaster. J’ai aussi senti, dans ce fatalisme, comme un parfum de récupération d’un imaginaire conçu au cœur des horreurs de notre siècle, ce siècle qui se veut de civilisation mais pendant lequel s’est manifestée une cruauté de masse sans borne. Le spectacle m’avait laissé pantois. Je mentionnerai pour mémoire et pour mettre fin à cette liste impossible à clore cette antillaise errant main tendue et ne manifestant aucun indice de motivation. Pour les nostalgiques signalons les disparus ; le petit bonhomme avec son papier froissé manuscrit l'identifiant comme réfugé politique d'un pays de l'est, Roumanie ou Yougoslavie ; le clochard de vocation ; les escouades de gamins délurés qui aboyaient l’aumône dans des langues inconnues.
Par contre j’ai répéré de la variété dans la demande, et même de la précision. Le ticket repas fait une percée, ou le travail, régulier ou au service, au noir éventuellement, mème peu rémunéré, et bien sûr la piécette "un franc ou deux pour manger". Est-ce pour donner une légitimité qui écarte tout autre motif de manche plus ou moins équivoque ? c’est sûr, le ticket repas ou le ticket de métro ne finiront pas dans le portefeuille d’un maître de secte quelconque.
J’ai entendu dire –et il me semble avoir perçu- qu’il y a une petite mafia qui affecte les emplacements plus ou moins rentables, une association des organisés qui évaluent et se répartissent les lieux les plus ‘rentables’, qui virent les isolés qui ont déjà été virés de l’usine ou du bureau... libéralisme sauvage jusqu'au bout quoi ! parce qu’au fond il y a une concurrence terrible. Et une espèce de qualification, une technique pour capter le regard puisque, le regard capté, le petit prédateur peut escompter déclencher la culpabilité et le geste salvateur du possible donateur.
On voit tous ces gens quand on passe puis on oublie mais un peu d'imagination de ce que peut être le temps pour eux qui doivent échec après échec relancer leur appel, ne pas lire le mépris ou la pitié dans le regard de l'autre, ou ne pas faire cas, ou ne pas se leurrer sur le sens de l'absence de regard, eux pour qui le ‘je est un autre’ est une torture de soi, et que font ils quand ils ne sont pas là à tendre la manche ? que font ils de ce temps de solitude et d'incertitude ? au fond de quel vivier de ressources trouvent- ils la force de continuer jour après jour sans autre assurance que demain ne peut être que la continuation d'aujourdhui en pire car il est patent que chaque jour passe sans améliorer les perspectives, que le lendemain il faudra faire les mèmes gestes et avec quelle conviction ? dans quel espoir sinon que la vie se justifie par elle même ?
Et on donne parfois pourquoi à celui là et pas à l'autre ? Je n'aime pas donner aux sectes et donc j'exclus certains qui me semblent typés " paumés à gourou" mais au fond c'est peut être une excuse. Je ne peux, comme la grande majorité des gens que je croise donner plus de quelques francs par mois. Des gens, mes pareils, qui ont un avenir, eux -un avenir enclos dans les quatre murs d’un bureau et l’empilement des règlements et des hiérarchies certes- mais une normalité douillette somme toute, c’est à dire l’assurance de lieux d'activité où se fortifie l’être social, d’endroits où quelqu'un espère la présence, de moments pendant lesquels les questions de vie sont réduites par les obligations du travail où occultées par les délices des petits plaisirs et des rituels, des rencontres fortuites ou provoquées, un environnement où elles sont maintenues à leur état de questions de vie qu’on peut aborder, sur lesquelles on peut spéculer sans trop d’angoisse.
Je donne et ça me soulage la conscience d'avoir une tartine calée au chaud dans l'estomac, de pouvoir compter sur un déjeuner à la cantine, d'avoir comme perspective d'assurer le petit rituel dépensier de quelques francs quotidiens qui permet de tenir tout les jours, de retourner à la galère laborieuse, d'affirmer mon espace de liberté. Pas grand-chose notez bien ; un petit tour à la FNAC et parfois l’achat d'un bouquin, le café chez MEO avec le petit biscuit et le petit carré de chocolat, un hebdomadaire pour une curiosité tôt satisfaite parce qu’abusée et toutes les envies qu'on se fait à trop rôder dans les rayons de GO, de la BRICAILLERIE ou d'un autre de ces lieux de débauche consommatoire.
Et tous ces mendigots sont là dans ce noeud de circulation, ce temple des activités tertiaires avec ces tours de la Défense pleines d'employés - peut être pas pour longtemps pour certains- de bruit d'activités, de compétences, de rumeurs et de narrations de souvenirs ou de projets de vacances, de photos de bambins, de congratulations, de confidences, ce haut lieu de la consommation chalandisant employés et petits cadres avec ses centres commerciaux où peut se réaliser l'essentiel gràce aux produits à moindre coût et heureusement que Célio peut mettre en vente de la camelote fabriquée on ne sait comment, à quel maigre tarif dans un tiers monde dénué de tout sinon de pouillerie - et dans ces pays quand il n'y a rien à gratter il y a encore la possibilité de rentabiliser la sous qualification et son cortège de misères - ou bien par un tiers-mondiste importé avec sa faim, attaché à un banc de galère clandestin et c'est comme ça que la société peut encore marcher et personne ne comprend pourquoi c'est si bon marché et puis tout le monde ferme les yeux et de toute façon pour peu qu'on en cause personne n'est dupe, ce qu’on achète est de la fripe, ça ne vaut pas grand chose, c'est agréable à l'oeil un moment et c'est fait pour ne pas durer et puis on n'y peut rien, ni à l’invasion de la bimbloterie et encore moins à l’explosion de la misère.
On réfléchit cependant, on s’indigne avec conviction sinon efficacité. Afrique, Afrique, superbe continent transformé en pot de chambre du monde par la mise en oeuvre d'une politique économique sauvage ; qui ne produit plus en masse que de pauvres gens sans savoir et sans qualification pour lesquels l'absence de perspective est la pire des chaines. Ah ! quelle rente cette capacité de travail inculte, chargée de dartres et de misère, sans capacité critique !
Je vis là, dans ces tours, du moins j'y passe quelques instants de ma vie, je croise destins divers mais semblables ; sauf pour ces paumés qui tendent la main, sans indignité parce que sans honte. A moins que ce soit sans honte parce que sans indignité.
Je donne et ça me culpabilise parce que je sais que je ne pourrai pas recommencer et puis je le crie par dessus les toits la charité n'est pas une solution et honnètement j'achète un peu de tranquilleté d'esprit - le croissant de "la pomme de pain" passera plus facilement mais en fait aussi je me suis laissé capter le regard, j'ai donné pouvoir de me soutirer cinq francs à une fille squelettique. Je m'étais préparé, le regard calé sur un point idéal et inexistant bien au dessus du sien alors que je montais par l'escalier roulant mais je ne sais pas pourquoi, le ton de la voix, le croisement de regard et hop j'ai chuté dans cet autre regard chargé de détresse... le piège a fonctionné... bon cinq francs, c'est rien, mais c'est fini pour la semaine....
Je m’assieds à mon bureau. Mon journal est encore ouvert. Avant d’allumer mon ordinateur –outil moderne, mais tout bien pesé instrument d’exploitation en bout d’analyse- je finis l’article commencé dans le métro… quelques lignes. Il est encore une fois question de ce fameux affairiste qui achète tout ce qui est à vendre et peut lui rapporter, y compris complicité de joueurs de foot adverses et arbitres des prochaines compétitions.
Jean Baptiste 11月29日 Fratelli d'ItaliaCe texte était au fond de mes archives du mois d'avril. L'actualité politique et sociale en Italie (relance du fascisme et luttes sociales) m'enjoignent de lui donner une place plus accessible.
Il faut remonter loin pour apprécier… au temps où il y avait un roi, de petite taille et de faibles capacités… des petits maîtres du sol et ceux qui cultivaient leurs terres immenses, des industriels et leurs esclaves rémunérés. C’était au temps de la terreur des coffres forts. Alors les petits maîtres et les industriels dirent au petit roi, qui en fut tout à fait d’accord « appelez l’homme au menton en galoche » lequel dit « les pleins pouvoirs la guerre et la gloire ». L’homme au menton comme j’ai dit réalisa presque tout son programme sauf qu’à la place de la gloire il y eut la merde… toujours pour les mêmes bien sûr. Après quelques retournements le pays se retrouva dans le camp des vainqueurs. Le bon peuple respira un moment. Il ne resta du petit roi et de l’homme au menton comme vous savez qu’une odeur de pourriture. Et immédiatement ce qui était la terreur des coffres forts réapparut. Alors tout le beau monde cogita. Ça vint de mariculanda, un pays très loin du delà des mers. Les chefs de ce pays lointain envoyèrent dans le pays qui nous intéresse un gugusse vêtu d’un costume trois pièces qu’ils chargèrent de donner aux choses un tour favorable. Pas favorable au bon peuple, vous le devinez Le gugusse –un mauvais à cicatrice, c’est historique- rajusta sous sa veste un étui qui contenait son instrument de travail et se mit à consulter. C’était, entre deux séances de massacres entre gens en costumes trois pièces un bon de la consultation. Et du coup tout ce petit monde des coffres forts dit au bon peuple qui n’en pouvait plus «nous apportons la démocratie » alors ceux du bon peuple restèrent assis sur leurs fesses parce que, après tant d’avanies, « troppo bella no… » puis on n’a pas l’habitude, pourquoi, pour qui, qui, comment etc etc ??? que des interrogations. Alors le gugusse, passant le dos de sa main sur une cicatrice qu’il portait sur la joue avec ceux qui l’avaient envoyé, bouche en cœur, dirent « c’est maintenant tout de suite allez voir la dame là bas à coté de Pie… Démocrazia Christiana qu’elle s’appelle » et ils allèrent vers Démocrazia Christiana qui leur dit bouche en croix - voilà, les trois messieurs là bas vont vous faire une statue démocratie or massif, alors écoutez les. Ces trois hommes là, duplicité aux yeux creux, un curé avec soutane et missel à la bouche, un mossieu en costume taillé dans l’assurance qui lui gonflait la poitrine, poche droite du veston débordant de pécunes et cœur de pacotille en bandoulière plus ce gaillard réchappé d’on ne sait quelle avanie –c’était un moustachu brun de poil avec un chapeau noir et un fusil à canons sciés à bout de bras- modelèrent dans de la terre glaise une puppa un peu grossière qu’ils colorièrent mais c’était cadeau, alors les gens restèrent dubitatifs mais se tinrent pour provisoirement satisfaits. C’était déjà quelque chose, que cette puppa. Puis le curé leur dit « voilà, mettez la à droite sur votre balcon, au centre la croix, et à gauche vous mettrez le drapeau. Plus tard on la fera cuire ». Ainsi, sans trop savoir ce qui devait cuire et le résultat qu’il fallait attendre de cette cuisson firent-ils et ils prirent à chaque fois que l’occasion se présentait l’habitude de se mettre autour de la puppa et la main sur le cœur de chanter tous les couplets de leur hymne. Avec ardeur au début puis, les jours toujours obscurs passant, avec désespoir et larmes aux yeux. Parce que vous n’êtes pas naïfs, mes amis lecteurs. Vous savez que les choses s’arrangent rarement en faveur du bon peuple. Le pays devint un lieu où les coffres forts débordèrent rapidement et parallèlement où fleurit la misère. Ça s’appela ‘malgoverno’. La trouvaille de ce nom fut la seule revanche du petit peuple qui perdit ses illusions et se perdit en larmes. Et vous le savez… je sais que vous savez… l’amertume et les pleurs qui accompagnent les désillusions sont le terrain du on dit n’importe quoi et où ça marche toujours… on dit démagogie dans les journaux de tous les pays, on dit démagogue, c’est un pleindsous avec de belles dents qui rigole sans arrêt et cause et cause. Ce fut donc un temps où les histrions en bombance faisaient de leurs gilets déboutonnés sur leurs panses impudiques et de leurs dents carnassières en devanture les accessoires d’on ne sait quel spectacle riant toujours plus fort en chantant Fratelli d’Italia, l’hymne du pays dont nous causons. Talents de galvaudeurs de rêves, ceux là subjuguent et humilient. Ainsi arriva ce qui devait arriver après de dures années de malgoverno. Démocrazia Christiana mourut de sa belle mort… et d’autres se sont évanouis autour d’elle. Le vide… non le vide des personnages… il n’y en aurait que trop de ceux là attentifs au moindre faux pas de la belle. Non, le vide des idées… ce vide où pullulent les idées creuses des mirages où se perd le regard du bon peuple. C’est là une situation où n’importe quel histrion, pourvu qu’il atteigne à un niveau suffisant de cette vulgarité prétendument apanage du bon peuple… les savants disent ‘populisme’… fait un porte drapeau de trois jours et puis s’en va et puis revient par la faute du vide et s’en va à nouveau, pas trop inquiet puisque le vide l’appellera à nouveau. La joie, quoi ! ainsi tout serait fini ? qui, pour reprendre le flambeau, pour éclairer à nouveau le chemin déserté, pour que monte à pleine gorge désormais ce souffle d’espoirs flottant à la fenêtre des âmes de Fratelli d’Italia ? voilà la question ! qui y répondra un jour… sinon le bon peuple ? mais quand ? Pour finir, à la réflexion, il est quelques pays, et pas trop loin du pays dont je cause, dans le même état. N’allez pas, vous qui savez ce que je sais, remplir de vos larmes les poches du gilet du voisin sur son triste sort. Vous avez mieux à faire, bon peuple de mon pays. Et ce que vous ferez rendra service à tout le monde. Ce monde où pâtit tant de bon peuple. Bon peuple qu’on souhaiterait voir exulter et non pleurer. Ce sera peut être, un jour… un jour d’un mois de mai… un jour de pain doré comme les filles au soleil de mai !
Jean Baptiste |
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