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Espace perso de Manetta

d'Aullène Jean Baptiste Lucchini

职业
地点
兴趣
Hardi chevaucheur de nuées floconneuses.
Besogneux pelleteur de glèbes liquides.
Obscur allumeur de lanternes chimériques.
Névrotique souffleur de vessies fallacieuses.
Minutieux coupeur de cheveux en quatre.
Obstiné poseur de bombes pataphysiques.
Grand pourfendeur d'andouilles mystiques.
Pervers enfonceur de portes entrebaillées.
Hasardeux donneur de coups d'épée dans l'eau.
Infatigable trieur de lentilles critiques... etc, etc

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Bonjour JB,
Tu es bien silencieux ?
J espère qu'il n'y a aucunes carabistouilles là dessous. ?
 
A bientôt
Bisous
Flo
16 小时以前
.Jann发表:
 
A PASSER UN BON WEEK-END ?
BISOUS
11 月 21 日
.Jann发表:
10 月 21 日
.Jann发表:

voir l'image en taille réelle

 

Cette image prise sur le web se nomme "La colère de Dieu"

10 月 21 日
.Jann发表:

Jardin secret entr’aperçu

 

En mars 2007, presqu’au crépuscule, instant illuminé, j’étais assise sur le banc circulaire du Park Güell à Barcelone, édifié par Gaudi. Les visiteurs avaient déserté le lieu. Je contemplais l’espace environnant : céramiques aux vives couleurs, structures de pierres délirantes, jardin embroussaillé d’ordre. Hypnotisée par cette magie, j’étais si bien. Je réalisais que ce décor, ce cadre,  c’était comme si j’étais dans ma tête, c’était ce qu’il y avait dans ma tête. Etrange émotion de plénitude, d’éclosion. De retour en Suisse, j’ai osé le voyage avec balbutiement : peindre des cailloux, des bâtons, des pans de bois et enfin des toiles. Fonds de tiroirs, reliquats de peinture mixte, bouts de bois collectés dans la forêt, je récoltais tout ce qui m’attirait. Devant chaque toile blanche, instant de plaisir, je commençais sans savoir ce que je formerais. Juste une vague idée et la fantaisie survenait : une couleur, un bout de papier déchiré, un autre découpé, du sable, de la colle, pinceaux et peinture. Le rond sur chaque toile est inspiré par un récit que raconte Carl Gustav Jung : Il a rencontré un vieil indien qui lui disait garder le soleil avant l’aube et le crépuscule. C’était son rôle, sa tâche, un rite sacré : accompagner le soleil à son lever et à son coucher. Il savait bien que le soleil allait se lever, mais ce rite m’a émue et est ancré dans mon âme. (Le renard apprenait au Petit Prince: „Si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le coeur… il faut des rites.”) Cet indien refusait notre empirisme civilisé, policé, ne le comprenait pas (ou ne voulait pas). Voici quelques raisons pour lesquelles je crée mes toiles chamarrées, imagées.

 

Jann

 

10 月 19 日
11月16日

Suite à Nkiyya

 
 

Si Massou

C'est la suite de ma chronique consacrée à ma cité

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Saïd Massou y tient à cette pochette de peau de mouton. Elle renferme, il le pense fermement, la part de satisfactions et de souffrances que virilement  il a gagnées et assumées.  Ouverte, elle dégage un parfum âcre comme une vieille sueur. Il y a là ce qui permet à si Massou de perpétuer en lui –sa poitrine, sa tête, son cœur- le souffle de ces échos d'une vie passée qui s'affaiblissent au fil des jours. Le temps passe et que reste-t-il pour soutenir ce qui reste de vie ? Chaque papier exhibé parle, d'une voix de jour en jour moins nette ; tracts aux motivations éteintes et au papier jauni, cartes syndicales CGT, photo de ce copain de travail enseveli dans un éboulement et qu'il n'a pu sauver, articles de journaux qui célèbrent son abnégation dans le danger et pour finir un billet de tiercé des années soixante dix. Il tire lentement ces papiers comme s'ils pouvaient encore, bruissants, donner corps aux ombres du passé, se faire porteurs des voix disparues et de l'intensité des situations. Il les étale devant lui, ne faisant pas attention à Nkiya qui l'observe tandis qu'il les éparpille sur la table puis, disposés dans sa main comme des levées de cartes à jouer les range dans l'ordre. Pour suivre il sort une série d'enveloppes pleines timbrées et compostées au Maroc qu'il aligne devant lui en les lissant du plat de la main. Quand il se rend compte qu'elle le regarde faire il lève vers elle un visage fermé et d'un simple mouvement d'yeux lui signifie qu'elle n'a plus rien à faire là. Elle se détourne en songeant ; il possède juste assez de français pour lire les journaux de turf et pour se passer de traducteur pour ses lettres. Et ce savoir durement acquis auprès des bénévoles de l'alphabétisation lui permet d'entretenir, en total secret –du moins c'est ce qu'il  imagine… il a heureusement très peu d'imagination- une correspondance avec des gens restés au pays. Ces gens avec lesquels il 'fisisaffires'. Quelles affaires ? de quoi dégoûter du bénévolat le plus motivé des alphabétiseurs. En tout cas ce sont des affaires où elle n'a rien à dire. A envisager de lui en toucher deux mots  elle sait qu'il lui opposerait ainsi qu'une porte fermée son visage fripé, pour ainsi dire verrouillé par la moustache noire et épaisse. Elle sait ce qu'il pense, ce qu'il énoncerait dans l'assemblée de ses 'amis' et avec toute l'importance qu'exige l'évidence, d'une voix assourdie de gorge, très mâle- 'yallahtou çacipas disaffires difemmes'. Il ne se sent pas le besoin d'imaginer ce que pense sa femme. Un bruit de porte qui claque la fait sursauter. C'est le petit Mohand "mamma la maîtresse l’a dit il faut donner aujourd'hui l'enveloppe pour la cantine la maîtresse l'a dit". Nkiya peste, mais c'est vrai qu'elle a déjà deux jours de retard. La contrariété lui fait perdre le fil de ses pensées et c'est avec un peu de nervosité qu'elle remet de l'argent au  plus âgé des petits de la famille en lui recommandant "jri jri fissa fissa tu vas être en retard" puis plus tendrement "fais vite mon fils, la maîtresse va te gronder". Un dernier coup d’œil dans l’appartement et elle sort sur le palier où elle achève de faire passer son châle sur ses épaules et fait bouffer ses cheveux liés en catogan lâche d'une main experte avant de faire les trois pas vers l'ascenseur.

 

Nkiya

Il est maintenant dix heures passées. Elle est à l'arrêt du bus. Une pression sur son bras. Elle se retourne, importunée par cette indiscrétion.

Sous la surveillance de ses trois commensaux, comme lui en robe blanche et taleb sur la  tête, Shamsh Eddine a dû faire un effort pour aller parler à sa mère. Il se sent comme rétréci sous cette robe blanche, alors il gigote pour se donner une illusion de prestance, se sentir moins importun et malhabile. Mais dieu, que cette idée est suspecte ! Cela le mine. Sa vie est pleine de difficultés. Ses parents, sa famille ont rejeté la parole du prophète. Ah, le regard du père, quand il lui a rappelé l'interdiction de boire du vin.  Se retenant de regarder encore une fois les trois hommes –sensible au handicap d'avoir à prêcher la bonne parole en public et accoutré comme il l'est… idée qu'il doit pourtant tenir à distance-  il ravale trois fois sa salive avant de toucher sa mère au bras. Elle se retourne et il se rend compte qu'elle ne le reconnaît pas. Du moins qu'elle est obligée de faire un effort pour le reconnaître. Il pense que c'est à cause de la barbe mais elle finit par dire « acétoi » sans enthousiasme. C'est sans la saluer qu'il lui demande dans un marocain incertain « lachmacachfulara » et elle réponde « funara…ou bien bien ez zîf… pas fulara »  puis acerbe « qui c'est ton professeur ? » et il a conscience de se sentir tout bête face aux trois taliban des banlieues parisiennes qui l'épient intensément du trottoir où ils se tiennent dans des poses d'échassiers solennels. Humilié de cette suspicion ombrageuse il se promet que quand viendra son tour il saura… mais pour l'instant il ravale sa salive et se résigne à laisser sa mère monter dans le bus. Il se dit à nouveau que c'est bien dur… mais que c'est le prix à payer pour suivre sans défaillance la voie de la foi, se faire sans reproche pour, avec une assurance d'homme de poids, enseigner la parole du prophète. Shamsh Eddine pense qu'ils ne savent pas ce qu'ils perdent les musulmans qui abandonnent la voie du prophète et cette conviction lui donne un regain d'assurance alors il insiste mais sa mère lui demande où il a trouvé cette robe, parce qu'elle lui va très bien et qu'elle en voudrait une pour une fête où on se déguise. Shamsh Eddine en est interloqué, de cet affront maternel. Il en a le sifflet coupé. C'est net ! il a conscience d'avoir échoué lamentablement et il sait que ça se voit, sur son visage, quand il rejoint ses trois vétilleux compagnons. Celui qu'il craint par dessus tout, c'est Ali et sa figure maigre et sombre, Ali qui ne perd jamais une occasion de vigoureusement lui faire la leçon. Il l'indispose, Ali. Il ne se voit pas lui dire, à Ali, qu'on ne l'a jamais tellement vu à l'œuvre, lui. C'est là que Shamsh Eddine se rend compte qu'il ne sait rien d'Ali, et que par contre Ali, lui, il sait tout de sa vie et de sa famille. Shamsh Eddine se sent empêtré et très lent, face à cet Ali, qui a toujours un temps d'avance sur lui, qui contrairement à lui ne s'est pas affublé d'une robe trop étroite. Parce qu'Ali commence à faire forte impression dans les auditoires de vrais croyants qui se constituent en banlieue. Il est plus ou moins devenu, à force d'effets savants de ses larges manches, l'équivalent d'un fquih. Shamsh Eddine est assez intelligent pour se rendre compte que la sincérité et l'énergie ne suffisent pas, dans les petits groupes qui se développent ici et là. Bon ! il a perdu et il en prend pour son grade pendant une bonne minute puis ils s'en vont tous les quatre dans un grotesque remous de voiles tout en parlant d'abondance. Le maigre Ali donne le rythme de la marche à grandes enjambées et les autres suivent comme ils peuvent. Balançant comme un dément ses bras courts Shamsh Eddine peine derrière les autres.

Ils croisent au passage un petit homme en costume sombre et chapeau à larges ailes qui marche à pas mesurés, ses mèches noires symétriques animées par le vent et l'air absent à l'agitation du monde.  Mais ils n'en ont cure de ce zélateur de la mauvaise religion ! ils disparaissent au coin de la rue. Sur l'autre trottoir, coté soleil, des jeunes gens et des jeunes filles discutent et s'interpellent, échangent des choses et d'autres, pleins de musique et de mouvement rythmés ils jouent à d'êtres dansants, futiles et sûrs d'eux. Ils ont a peine eu un regard amusé vers les 'fantômes' en blanc, ont a peine spéculé à la conjonction du passage de l'homme du Livre et à la rencontre qui aurait pu avoir lieu.

Shamsh Eddine a disparu dans une agitation futile et Nkiya se sent encore les yeux humides. Elle est sous le coup de la colère contre ces hommes qui ont fait de son petit garçon si déluré un barbon balourd. Quel arabe apprend-il ? il ne connaît même pas arabe du pays de ses pères. Elle ne peut lui en vouloir, à vrai dire c'est de sa faute à elle, puisqu'elle à tellement tenu à ce qu'il ne soit pas handicapé pour apprendre le français. Puis tout ça lui passe, avec le temps qui fuit et la  circulation qui s'écoule, rythmée aux croisements par les feux. Peu à peu elle retrouve son calme et se laisse comme chaque jour aller à ses pensées intimes et à ses rêves, assurée qu'à cette heure et sur cette ligne elle ne risque pas de rencontrer une des femmes de la cité pour la distraire. Celles qui restent à la maison font leur ménage, les autres se reposent de leur nuit de 'teknissienndesurfass'. Elle a toujours voulu éviter le bagne de ces pelotons de damnées qui officient dès la  tombée de la nuit dans les tours de la Défense, soumises aux aboiements de lroquets de leurs petits chefs. Elle refuse de même la fausse complicité liée aux trajets faits en compagnie de ses semblables qui œuvrent dans des appartements gigantesques et d'un  luxe inimaginable au bien-être de vieilles dames le plus souvent d'une autorité hystérique. Heureusement il y a par moments possibilité de choisir. Pas les choses importantes… mais quand même des choses qui permettent d'en arranger d'autres. En particulier c’est elle qui a choisi sa patronne et ses horaires –elle a eu la finesse de sentir une femme de qualité- parce qu'elle s'est rendu compte que sur cette ligne, aux heures qu'elle a négociées,  elle ne rencontrera personne de son quartier. Autant de pris sur la répétitivité quotidienne et pour sa liberté.  Et elle a, de son choix, donné à Becif une raison sans rapport avec ses raisons et ses intentions. Et tant mieux si le trajet est plus long.

 

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Elle attend le bus et les gens vont et viennent. Il y a tellement de monde, qui va, de gauche, de droite, que le mieux, c'est encore de se faire invisible. Du monde qu'on voit, sur les trottoirs, aux carrefours, du monde qui est là, dans des lieux qu'on ne voit pas mais qu'on peut imaginer à coup sûr, dans les grands magasins, le métro, les gares et tant d'endroits, du monde  qui vous voit ou ne vous voit pas, et même quand on vous regarde ça ne vous fait pas exister. Pas besoin de se cacher, finalement. Deux jeunes filles à coté d'elle parlent et rient en feuilletant un livre. Un livre ! elle se souvient. Elle aimait tellement les livres, et elle n'en possède pas un seul. Ces jeunes filles ont une vie où elles lisent, où elles rêvent, qu'elles vivent, qu'elles se construisent. A son esprit affluent des images…le plateau du Tadla et sa misère, les douars autour de Khouribga, l'élégante silhouette d'un jeune homme, un jeune professeur de français dont le souvenir la fait encore rougir… tant d'images que personne alentour ne saurait imaginer, et qu'elle ne saurait oublier. Parce que pour ce qu'elle est devenue, sa vie ! c'est maintenant une vie de souris. Elle court, elle gratte ici, elle gratte là, elle court et court encore et tous les jours pareil. C'est comme un vertige si on se met à penser que ce sera comme ça jusqu'à la fin. Jusqu'à la fin, pas le choix. Elle a pourtant voulu qu'il en aille différemment pour ses enfants. Ses enfants ! Elle ne l'a même pas reconnu, avec sa robe tendue sur son torse dodu, son fils. Elle s'attendrit et repense à Shamsh Eddine. Elle s'en veut de  ne pas l'avoir reconnu sur le moment. Qu'est ce qu'il est Shamsh Eddine, français, marocain ? le sait-il lui-même ? elle n'a pourtant pas de mal à se souvenir d'un petit garçon aux traits fins et aux yeux noirs profonds. Un petit garçon plein de fantaisie. Et maintenant c'est un grand dadais de dix neuf ans avec une robe blanche étriquée qui gêne ses mouvements, un benêt que ses relations de pharisiens barbus mènent par le bout du nez. Elle se répète "voilà ma vie. Mes enfants ont grandi et les promesses de leur enfance se sont diluées dans le mouvement du monde".

Elle attend le bus, et le voilà. Il arrive, portant, dans la verte lumière qui joue sous les frondaisons des marronniers sa mécanique d'enfer et la fascination de ses énormes roues noires qui moulinent le temps. Ce temps qui s'en va, tour après tour de roues, portant ci, portant là ces gens destinés à gratter et gratter sans cesse comme elle, comme des souris. Elle va monter dans le bus. Elle sort sa carte orange. Le conducteur du bus l'accueille avec un sourire blanc éclatant dans la masse d'ébène de son visage. Elle sait qu'il est toujours tout prêt, cet homme, à lancer au ciel un rire en cascade qui secoue son siège et qui doit plaire à Dieu lui même, où alors ce n'est pas la peine qu'il existe celui là. C'est le courage, de rire. Comme c'est le courage, d'aimer. Aimer ! c'est quoi, aimer ? en premier lui vient la vision du double arc de cils qui frange des joues rondes et tendres sur laquelle elle s'arrête longuement le matin à son lever… alors tenir… tenir… ne pas trahir… c'est assez d'une fois… ne plus trahir ! quelque part on a besoin d'elle. Rire, aimer, autant de forces pour que les gens soient des gens.

Cette embellie est de courte durée. Au bout de quelques stations elle se retrouve baignant dans une inquiétude dont elle n'arrive pas à repérer la cause. Normalement, qu'il fasse beau, qu'il fasse mauvais, appuyée à l'unité retrouvée de sa personne morale elle sort victorieuse, tous les jours, de ce combat qui commence au lever et se poursuit jusqu'à l'heure du bus. Une fois montée dans le bus, c'est fini. Elle est Nkiya Massou, prête et disponible, remparée derrière une absence de regard qui ne cède à rien. Et aujourd'hui, sans apparence de raison, en ce début de journée si prometteur, cette angoisse quotidienne qui s'est diluée comme une douleur qui passe se reconstitue et revient, lancinante, empêchant toute idée suivie de s'installer. Elle a beau totalement ancrer son attention sur le spectacle de la  rue une préoccupation l'agace d'un coin obscur de sa conscience. Elle se contraint à faire un effort de concentration mais sa personnalité se diffracte dans les éclats mouvants du soleil qui traversent les vitres du bus, perd consistance dans le jeu d'ombres et de lumière du feuillage des marronniers, s'éparpille dans l'envol des pigeons omniprésents sur les larges trottoirs.  Elle subit un choc au moment où une femme assise en vis-à-vis ouvre son cartable dans lequel elle commence à farfouiller. C'est une roumia élégante, qui va à son bureau, sans doute. Une femme qui va dans des magasins, des restaurants, qui choisit ce qu'elle veut, avec savoir et autorité. Une femme comme elle en connaît ; une de ces femmes à qui elle dit « oui madame » ou « c'est fait madame », dont elle ne discute avis ni ordre, et qui l'a scrutée intensément à plusieurs reprises. Elle évite  son regard, les yeux fixés au loin, bien au delà de la vitre du bus, sur des immeubles, des arbres, des voitures et des gens à pied ou à vélo, sur une tour dont on ne voit que la silhouette voilée par la distance, si haute au fond de l'avenue qu'on se demande si c'est possible, un tel monument. Soudain –il y a toujours un 'soudain' pour interrompre ou commencer quelque chose- la dame sort d'un cartable une enveloppe  et alors sa poitrine se soulève plus vivement pendant que ses lèvres s'ouvrent et que ses yeux s'arrondissent comme sous le coup d'une douleur subite. Cela fait sursauter la roumia blonde, enveloppe à la main, cette manifestation de désarroi. Sur son visage clair de roumia apparaît une ombre d'appréhension. Sur  ses lèvres qui bougent Nkiya peut lire "ça va ?" mais elle rejette le regard et la compassion.

Ca ne va pas, non, ça ne va pas. Sa poitrine se serre. Elle se sent comme dans un étau. Elle a oublié… elle qui fait tout pour ne pas oublier cette chose capitale qu'elle a décidé de faire tous le matins. Elle a oublié. Elle n'est plus maîtresse de son esprit. Elle est habitée maintenant par l'image de Saïd Massou –Er Rjel- qui devant la boîte aux lettres épluche le courrier et ouvre immédiatement les enveloppes compostées au Maroc. C'est bien la peine d'avoir intrigué pour obtenir ce travail qui commence à onze heures –le courrier arrive à dix- et qui ne finit en principe qu'à sept et demi, sauf les jours ou 'madame sort' et c'est le cas presque cinq fois la semaine, mais pourquoi irait-elle donner tous ces détails à Er Rjel –l’homme ?

Tout à coup l'espace est rompu par des hurlements de sirènes et de klaxons, à croire que l'ordre céleste prévient qu'il se retourne sur sa couche et c'est presque le cas parce que la circulation est arrêtée au carrefour pour laisser place à un défilé de longues voitures noires et de motos de la police qui filent par l'avenue bordée de drapeaux étrangers, à toute vitesse et grande pompe, vers les tours de la Défense. Nkiya songe ‘à chacun son dû et à nous,  ceux des bus, de prendre patience en marinant dans le vinaigre de nos minces soucis’ puis elle se rassure autant qu'elle peut. Il vaut mieux réfléchir, voir si elle pourrait se chercher un soutien. Un soutien ? ce n'est pas la première fois qu'elle pense à chercher quelqu'un qui l'aiderait. Et brutalement elle décide. Elle en parlera à Malika. Malika qui pense si vite et bien, qui a tant de courage et de ressources. Ah ! si Malika voulait bien ! en quelques minutes elle se trouve à entretenir avec son amie Malika une discussion imaginaire où elle présente son problème et affûte ses arguments.

 

Rien dans l'attitude d'Amédée n'indique qu'il prend part à l'agitation extérieure. A-t-il entendu le tintamarre officiel ? on ne le dirait pas. Il donne à penser à tous ces passagers côtoyés sur la ligne, un jour ou l'autre de la semaine, qu'ils sont pour lui transparents. Pas le moindre signe de reconnaissance, tendu qu'il est vers la jeune fille qu'il accompagne chaque matin vers un prévisible institut spécialisé dans ces maladies de l'âme. La jeune fille est maigre à faire peur. Elle reste sur son  siège, prostrée dans son malaise, le regard fixé sur le sol poussiéreux. Le bus roule, avalant sur son trajet d'innombrables stations et elle reste assise, fixant le sol de ses yeux immobiles. S'ils parlent, c'est en chuchotant. Amédée pose une question et il arrive que la fille réponde et Nkiya peut sentir chez l'homme comme une détente, quand il a le bonheur d'un « oui » ou d'un «non ». Et pourtant rien ne se manifeste de cela sur son visage aux traits marqués de part et d'autre du nez de rides qu'on dirait figées, profondes et droites. Amédée a saisi  –insignifiante contraction des épaules chétives de la fille ou autre manifestation de vie sensible à lui seul- comme une inquiétude. Le cortège de voitures noires et leur vacarme, sans doute.  Il rassure "ce n'est rien… un cortège officiel" mais Annie reste prostrée et silencieuse. Qui sait ce qui se passe dans l'esprit torturé de cette Annie qu'il accompagne chaque matin, en exécution de ce vœu qu'il a fait, ce jour où…  ? personne. Mais il sent la moindre réaction, lui. Il se recroqueville encore "C'est dur, si dur" et son esprit flotte mais continue dans sa dérive "au fond cet engagement dépend de moi seul" et à cette pensée lui vient comme un creux dans la poitrine, un retrait de l'âme qui le laisse désemparé. Son regard qu'il ne peut empêcher d'errer, hagard, sur les gens et les choses, chargé de culpabilité honteuse.

 

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11月7日

Dans ma cité

Ce billet est le début d'une nouvelle consacrée à une femme de ma cité, en bordure du périphérique parisien, porte de Champerret, à la limite de Levallois.

Nkiya

Allongée auprès de celui qu'elle appelle dans son for intérieur et dans ces circonstances msio Becif elle reste immobile ; aucun mouvement, et respiration retenue. Elle espère un appel d'un des enfants en bas âge ; un appel libérateur. Nkiya ouvre les yeux, lentement. Les minutes passent et rien ne vient alors que l'enseigne lumineuse qui culmine sur le toit de l'immeuble voisin –'HITACHI' en rouge flamboyant de tous ses néons -  projette, à travers les lattes du store en plastique tout neuf installé  par l'office de hlm et au rythme d'un assaut photonique toutes les trois secondes, jusque sur la couche du couple, son alternance de clignotements sauvages et d'ombre violée. Elle attend, figée, l'esprit occupé par sa vision de visages alanguis dans le sommeil, bouches entrouvertes, narines palpitantes du souffle léger d'avant le réveil et paupières allongées par la frange en arc des cils relevant la tendreté des joues pleines. Ils dorment, et tant mieux s'ils dorment. Ils n'auront que trop tôt leur lot de misère, ces enfants. Elle songe qu'elle a toujours une occasion de se sentir coupable. Ainsi ; pourquoi se donner la honte d'espérer leurs appels ? leur sommeil leur est si doux ? elle s'étire précautionneusement. Une fois, puis une deuxième. Rien ne se produit alors elle se demande s'il y a vraiment pour elle grand risque à se lever. Saïd Massou ne lui a jamais demandé de revenir au  lit, une fois levée. A l'idée d'y échapper son souffle se suspend au bord des lèvres. Elle l'épie un moment. Il dort légèrement avec un ronflement doux. Quand il  émet un soupir de bête et étend brusquement une jambe  elle se dit "trop tard".  Il se réveille comme à son habitude d'un seul coup, fait un mouvement nerveux qui lui confirme que ce n'est pas un jour de chance. Elle se dit 'çayèjiaiencoredroit' alors qu'il jette une jambe vers elle, se retourne avec autorité pour la fixer sur le lit avec son torse maigre et sans tendresse  lui intime de s'ouvrir. Puis il pousse son gros membre bien dur entre ses cuisses, s'agite fébrilement sur elle, allant et venant dans son ventre et termine rapidement son œuvre en lâchant un jappement de chiot. Tout en attendant que cela se passe elle se demande combien de kilomètres il a effectué à ce jour, à aller et venir en elle, puis se dit qu'heureusement il est rapide, msio Becif. Deux ou trois va et vient et c'est fini. Elle reste allongée dans le noir. Elle a à peine la force de bouger  mais elle reçoit un coup de talon dans le mollet -accompagné de quelques mots à peine distincts  'chrekuidirkawafissayallah'. Alors elle rassemble ses jambes encore écartées et se lève. Le seigneur et maître réclame son café.

Elle s'en va vers les toilettes et claque la porte puis quand elle en ressort elle referme doucement. Elle a droit à quelques minutes bien à elle, non ! le café attendra et Becif patientera. Par la fenêtre de la salle de bain elle se laisse aller à l'hypnose légère du message lumineux diligenté par un responsable de HITACHI. C'est un rythme lancinant, un rythme qui en évoque d'autres, sonores, comme cette musique qui lui parvient d'un appartement situé quelque part dans l'immeuble, une musique stridente, une musique de lieux désolés comme le plateau marocain où elle a passé les plus jeunes années de sa vie. Des paysages hantés par la rumeur lancinante du vent et ces aboiements de chiens squelettiques qui appellent les you-you des femmes de son pays. Des you-you, appels sinistres voués à rendre compte des passions du bled,  comme ceux qu'elle a entendu résonner rythmiquement au soir de ses noces, ce soir où le ‘chibani’ Saïd el Massou l'a déflorée par contrainte et soumise sept fois et plus au cours de la nuit. On l'appelait le chibani, Saïd el Massou ; mais, vieux, il n'était pas. Par contrainte, il l’a prise, msio Becif. Elle se souvient trop de la déchirure douloureuse et de sa panique à chaque nouvelle reprise qui la laissait affalée sur le dos, sans force pour bouger, offerte à l'assaut suivant de celui qui de ce jour mérite pour elle le nom de msio Becif, même si elle lui a donné d’autres noms, pour d’autres circonstances. Elle se demande encore qui a bien pu prétendre, en ces jours où elle se préparait à être achetée et vendue, qu'il était de faible souche et qu'il y avait fort à  parier qu'il n'y aurait pas de drap à exposer à la fenêtre. Maudit celui là, qui mériterait bien une intrusion sauvage dans ses entrailles de ce membre dont la réputation émerveille et fait sourire le voisinage, dans la cité. Ces sourires quand elle passe dans la rue, le visage fané par les fatigues de la nuit –tout à la gloire de celui dont personne ne sait qu'elle l'appelle msio Becif. Les sourires de ses pauvres connaissances qu’elle tente autant que possible d’éviter sur le chemin du travail ou du Leclerc, celles et ceux  qu’elle entend au passage penser 'elleenaprisdeskilomètrescellelà' mais personne pour se demander si c’est une jeunesse, à enfler et désenfler continuellement du ventre et  en permanence la lourde robe tendue. Et toujours cette sensation d’humidité entre les cuisses, toute la journée.

 ‘Que c'est sale tout ça’ pense-t-elle tout en nettoyant et essuyant soigneusement.  Voilà, c'est fini. Elle se redresse et se pose devant la glace et regarde son visage qu'elle trouve un peu bouffi mais encore assez frais. ‘C'est bien’, elle constate, se félicitant d'avoir  bien résisté aux ardeurs matrimoniales. Elle se lave les joues et les paupières abondamment, à l'eau fraîche. Comme à chaque réveil elle se retrouve devant son image du miroir comme face à une étrangère. La nuit sans doute tous les démons se donnent rendez-vous dans l'esprit des dormeurs. Et puis, au petit matin,  il faut chasser ces importuns pour faire toute la place à l'occupante légale, celle qui va s'assurer du temps qu'il fait à la fenêtre, qui allume la cafetière, prépare le lever des enfants, évalue, suppute de l'humeur du seigneur et maître, pronostique du bon et du mauvais. C'est pour cela qu'elle se regarde dans le miroir, et s'apprête à la petite cérémonie du khol. Elle s'accorde un temps de contemplation. Elle même est parfois gênée de la grâce de son regard. Elle a de beaux yeux. Elle sait d'avance que tout à l'heure, dans la rue, nombre de roumis ineptes et importuns le lui feront savoir, la fixant sans vergogne. Puis son attention passe sur les trois traits verticaux tatoués au bleu, une ligne au front, une autre au bout du nez et la troisième partageant le menton. Trois lignes, heureusement fines et bien définies, relativement discrètes. Rien à voir heureusement avec les larges taches confuses qui défigurent le visage de la chibania des Bou Fatoua, la mère de si Bejbej.

Elle a conscience d'avoir chassé les multitudes de Nkiya auxquelles son sommeil a laissé le champ libre, celles qui ont folâtré dans ses rêves ; elles n’ont laissé qu’une trace, comme une vapeur, ces usurpatrices, ultime souvenance qui la freine dans son effort pour reprendre le gouvernement de sa maison intime. Ainsi son propre visage reflété dans le miroir finit par l'importuner. Et puis à quoi ça sert d'avoir un visage agréable et que tout le monde chante des louanges de vos yeux ? sans doute sa mère a-t-elle regardé son visage comme elle contemple celui de ses petits, dans leur sommeil, mais c'est il y a tellement longtemps. Puis ils grandissent, et vous échappent. Ils ne sont plus ce qu'ils étaient, surtout ils sont devenus deux fois inconnus d'avoir grandi et de s'être révélés tout autres que ce qu'ils promettaient. Il en est ainsi de Shamsh Eddine et d'Abdelaziz. Le premier qui était un petit garçon heureux et espiègle est maintenant un radoteur d'Allah. Le second l'inquiète encore davantage. Alors elle se dit qu'elle restera avec un souvenir de plus en plus imprécis de sa progéniture, qui sera surtout une relique de ce sentiment, si fort vécu aujourd'hui, et qui au fil du temps se diluera. Et que c’est cela dont elle doit attendre un sens à sa vie.

 

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De l'autre coté du mur, dans l'appartement mitoyen et symétrique, si Bejbej a accroché un miroir identique. Sa mère, lalla Fatoua s'y contemple. La vieille sait –et s'en étonne- que si un accident arrivait, faisant sauter le mur, elle se retrouverait face à face avec la délicieuse femme de si Massou. Et si ça se trouve elle se contemple également devant son miroir, de l'autre coté du mur, la petite lalla Massou. Elle trouve que ce n'est pas bien, ça, lalla Fatoua, de mettre des gens face à face à travers un mur. Il n'y a que les roumis pour faire des choses si étranges. Quelle diablerie d'avoir conscience de l'autre sans le voir, et quelle conséquence en attendre ? ça ne peut être favorable, ni à l'une ni à l'autre. Surtout qu'elle la connaît plus qu'intimement, lalla Massou. Combien de fois, déjà ? au moins cinq fois, si elle a bonne mémoire. L'évocation de ces dérangeantes circonstances quitte Lalla Fatoua. Elle laisse son esprit glisser, abandonnant l'idée d'une éventuel risque de capture d'âme. Au fond les roumis, en apparence si savants, sont totalement étrangers aux dangers recelés par de si singuliers arrangements. Elle pourrait leur dire, elle, que d'une façon ou d'une autre ça doit être indiscret, cette façon de faire les  maisons. Elle contemple dans le miroir son visage ridé où les yeux disparaissent sous le pli des paupières affaissées, où des taches d’un bleu délavé ont conquis une part du front, entre les sourcils, la quasi-totalité du nez à son bout et l'avancée du menton. Jadis dans le bled, c'était rassurant de rencontrer au souk, voire dans la campagne des femmes pareillement tatouées. Mais ici elle ne connaît que lalla Massou pour avoir les mêmes marques tribales. Ca ne veut plus rien dire, ces tatouages. Mais si ça ne veut plus rien dire, alors, que valent ailleurs que dans ce bled de rocailles d'où elle vient et où elle ne retournera sans doute que morte tous ces autres us perpétués du fond des âges ? il n'y a pas de réponse à cela. La seule certitude ; si on s'arrête, rien n'a plus de sens. Et puis il faut bien que ces jeunes filles apprennent la loi qui fera d'elles des femmes. Si elles ne connaissent pas strictement leur place, comment iront les familles et les enfants ? déjà que… et devant ses yeux de vieille défilent des cohortes de jeunes gens et jeunes filles habillés à l'occidentale, qui ne parlent que roumi, qui vont au cinéma et dont le moindre crime est de boire de la bière aux terrasses des cafés et de se tenir aux carrefours avec leurs corps souples toujours en mouvements vifs et lascifs, comme si leurs esprits étaient possédés d'une danse intime. Le monde va mal, le monde va mal, et ce n'est pas Dieu qui veut cela. Mais si ce n'est pas Allah, celui qui décide de tout, qui alors ?  elle ne peut y répondre, elle, si ignorante. Peut être un plus savant, un de ces jeunes gens balourds qui arborent la barbe et parcourent la banlieue en bandes affairées, leurs robes flottantes  animées de gestes excessifs et gauches. Un jeune homme comme celui de lalla Massou, qui parle avec une autorité et une componction qui en remontre à tous les hommes adultes… même si elle n'aime pas son sourire, à ce Shamsh Eddine. Est il le fils de sa mère, celui là, qui cache sous sa barbe une floraison de boutons et de pustules purulentes ? en tous cas la jolie lalla Massou porte en elle quelque chose d'indéfinissable, une grâce rare dans ce milieu de femmes soumises  au mari, aux fils et au contremaître qui dirige les opérations de nettoyage dans les tours de bureaux qu'on peut voir alentour. Elle est  totalement différente de ses compagnes, lalla Massou… lalla Fatoua se souvient qu'elle l'a surprise en train de lire les grosses lettres des journaux, un jour qu'elle l'a croisée, dans le centre commercial. Mais c'est peut-être là la difficulté pour elle, cette différence. Si c'est un mieux, quel avantage dans cette assemblée de paysannes ? si ce n'en est pas un, ce ne peut être qu'une charge supplémentaire. Combien de Nkiya peut-il y avoir derrière le front lisse de la femme de Saïd Massou ? une femme comme ça comporte un danger dans la société des femmes de la cité. Comment savoir si elle saura rester à sa place, conforter la tradition ?

 

Nkiya Massou se tient debout devant le miroir, tentant de scruter au delà, un peu dérangée dans sa posture de femme à sa toilette par la possible présence derrière ce mur de celle qu'elle appelle parfois la 'gardienne du temple'… quoique son nom officiel suffise à la qualifier en totalité et en puissance. Lalla Fatoua ! autant dire des centaines d'yeux épieurs dans un seul regard dense et jaugeur. Lalla Fatoua, en personne, et toutes celles qui la suivent, perpétuant ses leçons et sondant ses avis d’experte. De quoi regretter les quelques confidences qu'elle lui a faites. Bien obligée, à vrai dire. Par exemple, la taille du sexe de Becif, et son assiduité… le jour où elle voulait savoir ce que tout ça pouvait compromettre dans ses entrailles et pour les enfants à venir. Parce que comment parler de tout ça à un médecin roumi ? elle prend son crayon de khol et commence à circonscrire le tour de ses paupières à gestes précis pendant qu'apparaît le fantôme de sa mère, si présent mais fugitif, sa mère qui l'a  formée à  ces gestes, et c'est déjà  l'aînée de ses filles –non pas l’aînée ; l’aînée est partie, mais la cadette- qu'elle conseille à son tour, ce jour de la toute première fois où elle a eu l'occasion de  lui enseigner ce qu'elle savait de l'art du maquillage. Elle rejette ces pensées pour se consacrer entièrement à son ouvrage. C'est son œil qu'elle voit, tant qu'elle en dessine le tour avec le khol. Elle s'applique… pas trop là… un peu plus sur le bord de la paupière inférieure. Ce n'est que son œil qu'elle voit, jusqu'au moment où elle lâche le crayon  pour le ranger. Un dernier regard à son œuvre et si elle continue de regarder c'est autre chose. C'est autre chose qu'elle regarde à la surface du miroir. Comme si elle avait à s'affronter elle même. Et combien de regards dans celui qu'elle tente et se retient de percer ? celui de tout un monde sans doute, mais où est-il ce monde qui la prend et la rejette dans le même mouvement ? dans son regard à elle, reflété par le miroir il y en a un qui s'impose, un regard autre, vide et dur. Ne serait-ce pas celui de  cette fille dont le dernier souvenir qui lui reste est la vision d'une femme alourdie par les rigueurs de la vie du bled et une raide robe paysanne à multiples épaisseurs. Quelle injustice de marier cette tendre jeune fille à un fruste paysan quadragénaire ! Toujours pour toujours, dans sa mémoire, sa si douce Leïla lave, sur une placette de terre sèche, à la porte d'un gourbi, à deux pas d'un âne galeux, avec de grands tournoiements de bras une bassine de fer étamé et jette l'eau sale dans une mare de boue. Du départ, quelques semaines après la célébration, Nkiya se souvient d'avoir, tournant désespérément sa tête pleine de mille et un vœux douloureux dans leur vanité, regardé par la vitre arrière de la voiture sa fille dans ces derniers gestes qu'elle lui a vu faire et avoir tremblé de mille tourments d'être impuissante à arrêter cet en'aller. Elle garde cette dernière image, et il n'y en aura jamais d'autre, de cet atroce ratage. Cette image où elle trouve une géhenne qui a effacé toutes les autres.  Toujours pour toujours et toujours ces yeux durs au moment de l'adieu, ce visage fermé, ce regard vide. 'Tu ne m'es rien… tu  m'as trahie… tu n’as rien fait pour t’opposer à cela… tu ne m'es rien'… et cette antienne développe un tourbillon d'idées qui s'emboîtent l'une dans l'autre, d'idées fugaces d'où n'émerge qu'un sentiment désespéré. Pourquoi avoir tant pris soin d'elle, de son éducation, de son travail scolaire pour un jour la voir partir dans ce monde d'où elle vient sans doute mais qui n'aurait jamais dû être le sien ? comment ne pas avoir discerné ce qui se préparait dans cet échange de courrier entre Maroc et France ? pourtant qui aurait pu imaginer ? des idées funestes lui viennent. Elle voudrait pouvoir en ce moment voir msio Becif – Er Rjel, L’Homme-  mort et cracher sur son cadavre … Er Rjel qui à nouveau évalue sans doute les opportunités, qui s’inquiète avec insistance des tenues et des attitudes trop libres de Zwina… et pourquoi donc ? ces réflexions la perturbent au point que la Nkiya qui venait tout juste de reprendre pied, celle qui a toute sa confiance, celle qui marche et parle avec assurance à sa patronne, madame Angèle, et à Malika, se défait en une multitude de fragments impalpables et il ne reste de tout cela que désarroi, douleur et sentiment d'impuissance. Elle en est là lorsque apparaît sur le miroir le doux minois de sa deuxième fille, Zwina –il voulait l'appeler Mabrouka, Er Rjel, mais comme il n'avait pu se rendre à l'Etat Civil –il a toujours été timide devant les nécessités et les démarches officielles- elle l'avait enregistrée elle même… ‘Mabrouka…vous vous rendez compte’. Elle est un peu surprise de cette apparition, rend un regard soudain marqué d'une détermination qui étonne Zwina –elle peut le lire dans la mimique renvoyée par le miroir, les yeux qui s'arrondissant et fonçant portent comme une interrogation- et se fait comme tous les matins une promesse ‘pas toi… pas toi…’ pendant qu'elle se demande comment faire pour qu'aucune de ces lettres qui arrivent du Maroc ne lui échappe. Parce qu'il lui faut en premier lieu intercepter chacune de ces lettres possibles porteuses des projets minables de Saïd Massou. Il y a tellement de difficultés, de moments où elle devra s'exposer. Mais quand ? tout de suite ? quel indice donnera pour elle le signal ? peut-elle faire appel à une aide ?  elle met ses poings fermés devant ses yeux humides pour s'interdire de pleurer et tenter de reprendre le gouvernement de son esprit. Zwina attend à coté d'elle. Elle est si sensible, Zwina.  Il ne faut pas qu'elle se doute de quoi que ce soit. Elle se tourne et c'est avec un geste passionné qu'elle prend à pleines mains le visage de sa fille et l'embrasse avec exaltation. Elle a conscience d'en avoir trop fait. Une gêne s'installe, comme un blanc, un blanc que Zwina remplit en rendant le baiser –plus modéré mais tendre- et en disant "père est debout… j'ai fait le café".

 Nkiya quitte la salle de bains et s'en va à la cuisine, Zwina sur les talons.

 

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Saïd est déjà là. C'est un peu tôt pour ses nouvelles habitudes, depuis qu'il a eu droit à sa retraite anticipée. Quand elle entre il prend, en maillot de débardeur comme à son habitude le matin, son petit déjeuner. L'énorme bol de café au lait où  détrempe une demi baguette coupée en tranches est entièrement recouvert par ses larges mains de maçon à la retraite. Des mains qui portent encore traces du travail. Crevasses et cicatrices, ravages du béton et du froid, marques des coups de marteau et des grosses échardes en manipulant les grossières planches de coffrage, autant de stigmates qui  témoigneront longtemps de la valeur de cet homme. Quand elle voit ces mains elle ne peut pas l'appeler msio Becif, cet homme qui a tant enduré. Alors, dans son for intérieur, à ces moments, c'est selon les circonstances 'Er Rjel' ou 'huwwa'. Parce que, valeureux ou non, il n'y a jamais eu d'intimité entre elle et lui qui la pousse à l'appeler de son prénom : Saïd. Ça n'existe pas, de fait, entre homme et femme, et ce cours de ses pensées ramène à sa mémoire le souvenir d'un long et pâle visage aux yeux doux qui disparaît aussitôt. Elle pense, en le regardant, "il ne m'a jamais embrassée" et s'étonne comme chaque jours de la musculature, formée au dur travail d'ouvrier du bâtiment, de son torse et de ses bras. Qu'est ce qui lui donne alors, une fois habillé, cette impression de pauvreté physique qui a trompé tant de monde ? le petit visage maigre et fripé dès ses dix huit ans, comme sur cette photo d'identité, ce crâne déplumé qui évoque une tête d'oiseau mal en point ou  ce teint de plomb qu'aucun soleil, aucune liqueur n'ont jamais pu éclairer d'une touche un tant soit peu sanguine ? il boit, silencieux, à coté d'elle. Elle le sait préoccupé par des choses d'importance. C'est tout juste si elle entend le son de sa voix, au cours de la semaine, mais au jour le jour elle connaît l'ordre de ses préoccupations. Maintenant c'est tiercé et son personnage de 'plasouciaal' qui le rend tellement populaire parmi la population mâle de la communauté maghrébine de la cité. En rient ils, chaque jour, de ce 'plasouciaal' et de l'astuce de celui qui est pleinement, présent en personne dans l'assemblée au moment des discussions sérieuses, si Massou, homme de valeur. En rit complaisamment, de cette astuce, si Bejbej à la personnalité étayée par son embonpoint complaisamment exhibé et cette voix qu'il va chercher au fond de sa gorge grasse… un homme d'importance quoi. Mais elle sait des choses, Nkiya. Des choses qui lui tirent les lèvres en un sourire retenu. Une idée bête mais plaisante. Elle pense… si c'est vrai qu'au paradis chaque élu dispose de quelques douzaines de jeunes femmes toujours vierges, msio Becif, à l'ardeur inépuisable, pourra toujours se servir sur la part de si Bejbej dont l'appétit sexuel est infiniment plus modeste, et notoirement insuffisant à satisfaire les ardeurs de son épouse lalla Bejbej. Du moins si on veut bien en croire cette éhontée de Khadija qui n'hésite pas à donner des informations précises sur les dimensions infimes et la faible teneur du zob de son mari. Khadija, cette impudente ! Khadija, pauvre Khadija. Education de femme du bled et faiblesse d'esprit et d'âme elle ne dit que oui, Khadija. Wahha, toujours wahha. Qu'importe l'éducation. Mais pour tout ce qui touche à l'intimité et aux choses sales, elle n'est  pourtant qu'une impudente, la jeune Bejbej. Pourtant cela la fait rire, par moments, cette immodestie. Ainsi pendant deux secondes Nkiya rêve d'apparier insuffisants et tièdes, ardents et insatiables. Mais en pensée on peut bien tout ordonner à sa guise, il n'en reste pas moins un monde dont il faut s'arranger. C'est le moment de la journée où elle se perd dans une masse de taches infimes –ranger et laver la vaisselle du petit déjeuner, réveiller nourrir et habiller les trois petits derniers puis les envoyer à l'école, faire barrage entre Er Rjel et Zwina –des histoires de tenues immodestes, d'emploi du temps, de fréquentations… -où le père n'a pas souvent le dessus, mais quelque fois des coups partent, et un coup de Saïd Massou peut faire très mal. Puis elle s'habille, met son châle en protestant qu'elle n'est pas en avance. Il est huit heures et demie. Elle prépare son caddie et demande de l'argent pour les courses.

 

 

Avant de quitter l'appartement Zwina lui a rendu le baiser du matin. Nkiya a failli la retenir. Les beaux yeux de sa fille étaient humides. Mais Zwina s'est dégagée et est sortie de l'appartement. Nkiya l'a regardée pendant qu'elle marchait vers l'ascenseur de son pas nonchalant et dansant. Tout ça lui amène la tendresse du fond du cœur au bord des lèvres. Elle suppose fort que c'est le diable qui est fautif de cet accord d'un joli balancement du haut blanc avec le roulis du petit derrière rond tendu d'un pantalon noir, parce que le bon dieu, si on en croit les savants, n'a rien à voir avec toute cette grâce. Elle panique soudain et pense à nouveau très fort "je ne veux pas qu'elle mette le voile celle là… elle ne mérite pas ça je ferai tout, tout,  tout, quoiqu'il m'en coûte… on ne la mariera pas avec un chibani, ma Zwina".

L'appartement est silencieux. Un silence qui lui fait dresser l'oreille, dans une tension qui lui donnerait envie de vomir. C'est bien ça. Dissimulée par le montant de la porte de la cuisine elle peut voir Saïd Massou  qui referme au cadenas la porte du séjour. Il tient à la main une sacoche en plastique marron qu'il pose sur la table et qu'il ouvre. Elle le regarde faire avec appréhension, parce que s'il n'y avait que ses souvenirs d'homme dans cette sacoche de plastique marron elle pourrait le regarder faire avec ce qu'elle peut de tendresse, ou du moins de reconnaissance pour son courage d'homme.

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11月1日

La course au diamant...

C'est une fantaisie  que je vous délivrerais en  trois ou quatre épisodes. Une nouvelle du genre fantastique. Il y en aura peut être pour poursuivre jusqu'au bout.
 
 Voilà... j'en rajoute une louche
 
Il paraît qu'il y en a qui en reveulent...
 
Pour ceux qui insistent
       

Devant moi il y a une maman, mains scellées à une barre de poussette. Marche vive, attentive. Moment privilégié où un bébé sourit aux anges et la mère qui n’a d’yeux que pour le petit visage à peine défripé enfoui dans la douceur des draps du landau. Je dépasse... bébé heureux vaut toujours un regard ! Bébé malheureux aussi d’ailleurs. La maman me sourit d’exposer son oeuvre quand je passe devant elle. Deux joggeurs en face, l’air méprisant pour le vulgum pécus qui ne jouit pas de leur forme ; ou qui n’a pas l’énergie pour y arriver. Frime de jeune cadre branché. De près un a le  visage marqué, orbites assombries par un effort trop intense. Le rictus des lèvres, expression de volonté virile ? marque de fatigue ? le souffle rauque qui passe les dents découvertes appellerait l’attention du médecin de famille. Le plus jeune agite ses cannes maigres aux poils rouquins. Ils affectent de tenir discussion en courant. Mais les pieds lourds, énormes dans leurs trainings traînent sur le sol. Je dis, cruel : « Plus haut les genoux ! » Regards durs ; croisés puis disparus les Mimoun de square. Je marche sans trêve. L’asphalte noir est luisant du passage des engins de nettoyage. Au loin une voiture de pompiers... Pin-pon... Pin-pon... fait vibrer l’air frais du petit matin, clair déjà,  puis plus près encore, tout près et dépasse dans un vacarme d’annonce de catastrophe. Dans ma tête un enfer sur deux notes puis c’est fini. Ouf, fini !

Je biche, il fait beau et frais, temps idéal pour jouer au rugby... Drôle d’idée, ai-je jamais joué au rugby ? Pas sûr, pas sûr... je m’informerai. Je m’approche d’un vieux monsieur, cheveux blancs, coiffure classe, costume bleu trois pièces classique, belle cravate et décoration au revers énorme comme un oeillet rouge sur canapé blanc. Je reconnais, Monsieur... merde c’est quoi son nom au juste... je le connais, je le connais... il est au Conseil Général des Ponts et Chaussées. De toute façon pas le temps de lui poser la question. Mon sixième sens... la voiture verte, là, suspecte...crissements de pneus au virage, une antenne énorme sur le toit. Du sombre volumineux s’agite à l’intérieur. Méfiance, c’est quoi ce demi tour en pleine voie, la vitre qui s’abaisse, les pneus qui sifflent derechef, ce tube noir secoué par on ne sait quelle frénésie maléfique, ces lueurs vénéneuses ? Pigé, j’ai pigé ! Il était temps. Je plonge derrière une haie basse ; les feuilles hachées me tombent dessus pendant que le tacatac rageur me fait serrer les fesses, piauler comme un poulet, me joignant au choeur des passants. Une masse sombre à vive allure, des cris aigus... la maman poursuit le landau qui lui a échappé. Potemkine sans les escaliers ! Le gazon est doux sous mon ventre liquide. Mais ce n’est pas une raison pour y faire une sieste. Urgence, urgence. Je me relève et je fonce. Je ne sais pas où mais je fonce. Le feu s’arrête. L’air ne vibre plus du sifflement des balles. Je me retourne. Rien. Plus rien. Ni bruit ni courses ni cris. Tout s’est arrêté. Sauvé ! Sauvé. Sauvé... Sauvé ? Une portière claque.

 

Le gars qui descend de la voiture est un petit mec. Il pose précautionneusement ses chaussures deux tons sur le trottoir et s'extrait comme à regret. C’est un dandy, un dandy en flanelle beige et feutre mou, apparemment plus attentif aux plis impeccables de son pantalon qu’à l’univers entier. Un petit mec élégant à l’air excédé qui  tient un drôle d’engin avec un disque plat et noir et marche vers moi, sans se presser, comme l’inéluctable. Mais je le connais ce mec. Je deviens fou... Paul Muni. Putain ! La cicatrice, c’est Scarface ce mec. Il tient son engin soigneusement éloigné du veston croisé de son costume, pour pas salir, et s’avance vers moi, tragique, sûr de lui. Dans ses yeux, ma vie, ma mort ! et je ne l’attends pas les pieds dans le gazon je vous jure. Je place un démarrage de quarter-horse, les talons qui frôlent les fesses, les genoux qui cognent le menton, semelles à la limite de l’adhérence et motricité optimale. La musique des balles sifflantes ponctuée du tacatac des explosions me poursuit mais je cours je cours je cours je cours et de rares passants me regardent survoler le sol enjambées de trois mètres cinquante. Putain c’est fou ! Qu’est ce qui se passe ? Mais qu’est ce que j’ai fait ? Et à qui ? Pourquoi toujours moi ? Qu’est ce qu’il me veut, le Paul Muni ?

Enfin ça se calme ! Une fameuse idée de me faufiler dans les massifs de buissons du jardin public, les Batignolles je crois, et de m’y évanouir comme dans un dédale... En tout cas le sosie de Paul Muni n’est plus là et c’est l’essentiel. J’ai eu mon compte d’émotions ce matin moi.. alors, une accalmie, j’apprécie. Je marche beaucoup plus tranquillement mais je cherche un endroit que je connais bien. Peut on jamais savoir ? Vous savez ce que c’est quand une journée commence comme ça !

 

                                                                                ............

 

 

Voilà, c’est là ! Le 273 avenue de Clichy... Il y a un ravalement en cours. Je prends l’escalier. À chaque étage je regarde par la fenêtre qui donne sur la rue mais je suis tranquille, il n’y a plus de danger. Troisième, quatrième étage, cinquième... Je jette un oeil par acquis de conscience et je vais continuer à monter mais là, la lueur verte dans l’angle du carrefour, mais c’est encore le Paul Muni. Coeur qui s’affole, là, vite, vite sur les planches des plates-formes, enfoui dans les nappes vertes des toiles de protection. Tout par un coup un bruit d’objet qui tombe par terre et le palpitant qui double les palpitations, directement au bord des lèvres, teintant d’un goût de sang la gorge encombrée par la chamade affolée. Là sur la planche c’est quoi cette lumière qui roule, brillante ? Du verre comme un gros oeuf de pigeon avec des éclats de lumière. Merde ! Un diamant ! D’où il arrive ? Il me semble comprendre le pourquoi du comment tout à coup mais quand même c’est bien la première fois que je vois ce caillou brillant. Et merde si on me laissait m’expliquer à la fin plutôt que de me tirer comme un lapin ? J’étais parti tranquillement pour faire ma ballade matinale moi ! Rien demandé à personne moi ! Et mon journal ? Même pas eu le temps d’acheter mon journal... Si ça continue comme ça, je ne l’ai pas encore lu mon journal. Mon journal que je lis au comptoir du Chien Qui Jappe tous les matins, en pyjama sous ma tenue d’intérieur ; me faire ça à moi, le plus pacifique des hommes. J’en tremble d’indignation...

Bon, du calme, sinon ça va empirer. Le mieux c’est encore que j’embarque le machin. Ça doit valoir la fortune. Si je savais à qui le rendre ? Enfin... là, en sécurité, dans la banane qui me bat le bedon. Je pourrais toujours… je descends de l’échafaudage puis, bonne inspiration, je cherche s’il n’y a pas de sortie dans la rue par derrière. Une petite vieille, une antillaise aux cheveux blancs, me regarde par une fenêtre ouverte. Elle me fait un signe complice de la main m’indiquant une porte verte que je n’avais pas encore remarquée.

 

  Je me retrouve à nouveau dans la rue. Je marche. Les carrefours succèdent aux carrefours, les rues aux rues et je ne fais même plus attention aux feux. Longue marche qui dure des kilomètres et des kilomètres. Il se passe un phénomène curieux. Est ce d’avoir échappé aux fusillades et aux pièges ? Je me sens heureux, sûr de moi. Rien de fâcheux ne peut m’arriver ! Je marche, je marche. Je passe devant des immeubles, des devantures de boutiques, je double et je croise des ménagères, des cadres pressés, des déménageurs de piano, des jeunes filles qui me sourient. Je marche et je marche encore sans souci et sans but... heureux, c’est tout ! A un moment je passe devant un immeuble moderne en retrait derrière son carré d’herbe. Je dépasse... mais quelque chose m’arrête. Je retourne sur mes pas en m’avançant sur la pelouse.

Un mètre trente trois de long, quatre vingt onze centimètres au plus gros diamètre, un gros oeuf de verre taillé me fait de l’oeil crachant les trente trois mille milliards de milliards de kilowatts de la lumière du soleil par ses trente trois mille trois cent trente trois facettes. Il repose sur trois billes d’acier inox pour le caler. Ça me dit quelque chose tout ça ; mais quoi donc ? Quoi donc ? J’ai la tête comme une fourmilière, incapable de sortir quelque chose. L’énorme banane que je porte sur le bide m’irrite. Je la soulage un peu pour la caler mieux et puis... wouhaouhhh... j’y suis ! Là, niché dans ma mégabanane, la version originale de ce gros ovoïde. Du coup je vois sur le socle une plaque d’onyx noir avec une flèche dorée qui indique l’entrée de l’immeuble. Sur la flèche des caractères dorés qui me semblent d’un alphabet d’hiéroglyphes ésotériques. Je cède à l’invitation mystérieuse. Sur le mur du vestibule de l’immeuble une autre plaque noire avec un acronyme, quelque chose comme SOCIDI et au dessous en lettres de trois cent trente trois millimètres « DIAMANTS » avec une autre flèche indicatrice. Flèches après flèches le jeu de piste m’emmène dans un long couloir. Une porte latérale s’ouvre brusquement et… mais je m’en doutais… un jour comme ça… ça repart. De l’encadrement sort... putain pas possible qu’est ce qu’il fout là celui là ?

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Lee Marvin en personne, face en lame de couteau, rictus cruel, attitude assurée avec son revolver qu’il tient nonchalamment dans sa droite le balançant négligemment en équilibre du pontet à la deuxième phalange de son index. Aussi sûr de lui  qu’un crocodile que vous croiseriez en barbotant votre brasse coulée dans la mare où il règne. Fatal ! Puis il parle. Et c’est à moi qu’il parle. Un feulement de tigre dans une crypte :

« Tu as compris... Petit ? »

Alors là je serais toujours fier de ce que je réalise, efficace et élégant.

« Aide toi le ciel t’aidera... »

Il me regarde interloqué puis, folie ? Assurance qui me vient de ce à quoi j’ai su échapper toute cette matinée qui n’en finit pas ? Détermination d’absence de choix ?

Je me souviendrai toujours avec plaisir le visage sans pommettes qui tourne vers le plafond les yeux suivant la parabole que j’ai infligée à son flingot d’un revers de main, qui revient vers moi alors que, mon pied gauche comme dans un temps de tango se place derrière mon pied droit, l’ensemble en rotation fluide sur les pointes, l’envol du talon droit vers le menton de celui qui ne sera bientôt plus un adversaire et qui disparaît par l’encoignure de la porte béante en rebonds ridicules sur son postérieur. Bien ça, très bien, je me congratule. Mais alors encore sixième sens qui siffle une urgence. Et merde l’autre zigue qui se repointe avec son engin qui expédie dans tous les coins à la fois de l’espace trois cent trente trois mille trois cent trente trois  balles minute... Pas le temps de discuter, une multitude de débris de projectiles cruels me cinglent la peau comme du gros sable sur une plage un jour de très grand vent et je me carapate sans réfléchir avec une technique que ne renierait pas le roi Carl. Course dans le couloir... zig zag zag zig pour esquiver la rafale qui s’affole... cours, cours,  allonge, allonge les guibolles, là, la fenêtre ouverte au fond du couloir; du cran plonge plonge à travers/ Elan brutal, le corps à l’horizontale et les bras dans l’alignement tendus comme pour créer la route incertaine dans l’espace puis la belle courbe lente lente du plongeon et le plouf dans l’eau bleue d’une piscine providentielle carrelée d’azulejos et  avec un léger décalage le  plouf plus modeste d’un objet transparent à peine entrevu à deux mètres de moi. Et là je  me souviens ce choc sur le bide au moment du passage à plat ventre par dessus l’appui de la fenêtre, la banane. J’ai perdu ma banane... et ce qui est tombé près de moi c’est le diamant. La poisse noire !

 

Je suis crevé, j’en ai marre... Allez chercher un diamant dans les trois mètres trente trois d’eau d’une piscine, vous ! J’ai plongé un temps inestimable à la recherche de ce qui me paraît mon seul sauf conduit dans ce monde de folie qui m’est tombé dessus et n’a jamais été le mien. J’en ai marre et je plonge, et replonge sans cesse, toussant, crachant et jurant après chaque plongeon. Rien à faire, je ne trouverai pas ! J’ai trop froid, je grelotte. Je m’arrête et me réfugie tout nu dans un petit bosquet de fougères monumentales en pot qui occupent la petite avancée dans l’eau de la piscine en haricot. C’est comme une petite presqu’île de sable et je m’y sens à l’aise et je pense introuvable sauf à me dénoncer moi même par une initiative malencontreuse. Tant pis pour le diamant ! Je m’installe là, dans ce massif de plantes exotiques et j’attends et bien malin qui m’y découvrira et m’en fera sortir. Je me déshabille.

Juste en face de moi il y a une fenêtre ouverte à travers les feuilles. J’entends une femme qui chante. J’ai froid, j’ai faim, on m’a tiré dessus, coursé comme un lapin, mes vêtements sont en lanières et il suffit d’une voix de femme chantant pour que je me sente à nouveau  heureux, fort, insubmersible. Les mains en coquille sur vous savez quoi je m’approche pour regarder et je vois une mince brunette penchée sur une table à langer qui fait des guili-guili à un bébé. Soudain la jeune maman quitte la pièce... Alors, mu par une impulsion incontrôlable je passe par la fenêtre. Le beau bébé sur la table à langer, je lui fais moi aussi des guili-guili ; il bavasse en riant et poussant des cris d’enthousiasme, me tend un index saliveux qu’il me fourre dans l’oeil quand je me penche sur lui. Oubliées les pistolétades les embûches et l’insécurité. Il rit à mes grimaces le bébé, puis me jette un regard torve ; sa moustache surligne un pli méprisant et cruel des lèvres et cet accroche-coeur noir comme une esse de boucher sur son front c’est quoi ça ?

Il hurle « haut les mains »

C’est monstrueux... et je me relève pour détaler et je lève la main pour lui pour lui envoyer une torgnole et soudainement mon hallucination prend fin. Disparus les bacchantes, la chevelure de gouape. Le bébé redevient un vrai bébé, rassurant comme un chaton ; il gazouille à nouveau et j’enfouis de bonheur mon mufle dans son petit bedon grassouillet en faisant des « brouhhbrouhh... » qui le font rire aux éclats et je me relève mon petit coeur fondant de tendresse. Il n’a jamais trouvé plus rigolo que moi ce poupard je pense mais à ce moment là j’entends un téléphone qu’on raccroche. Il est temps de détaler. Des talons aiguilles qui claquent sur un dallage. J’attrape une veste de pyjama motifs rayures bleues verticales qui traînait sur un dossier de chaise et je file le long d’un couloir.

 

                                              ???????????????????????

 

Et je me retrouve encore dans la rue les mains sur les pans de la veste de pyjama que je tire pour que soient couverts mes fesses et mon trésor et je marche de nouveau sans trop de tracas. Après tout ce qui m’est arrivé, ça relativise. Plus tellement grave de se balader presque cul nu ! Je ne sais plus où aller alors je marche tout droit devant moi mais j’ai faim, une faim de loup et l’odeur de beignets qui me précède ne fait rien pour arranger les choses. Je croise un gars qui tient dans les mains une espèce de couronne et quand j’y vois mieux ce sont des sfendj enfilés sur un jonc, des sfendj bien ronds, petits et bruns comme j’en mangeais à Khouribga et l’eau me vient à la bouche...

Il y a une file d’attente. Je suis accoté depuis dix minutes au mur extérieur de la boutique dans une ruelle sombre. Il y a là dedans un gaillard qui s’active autour d’une bassine d’huile bouillante. Il y plonge de la pâte qu’il arrondit d’un mouvement circulaire et il sort des sfendj dégoulinants et j’attends... j’attends... Vivement qu’il me passe un sfendj par la fenêtre et je me tire ! un sfendj, c’est tout ce que je veux... Ça va bientôt être mon tour, je suis en face de l’ouverture dans la zone vaguement  éclairée par une lampe à huile et je vois l’intérieur, une étagère au dessus de la table à pétrir avec un petit cochon en plastique rouge qui fait tic-tac de mauvais augure. J’ai faim. C’est long. Tic-tac-tic-tac importun qui énerve... on sait que le temps passe... que c’est long juste pour un beignet long long tic-tac-tic-tac-tic et puis la petite queue blanche tirebouchonnée du noufnouf se met à tourner frénétiquement pendant qu’il gueule « Crouiiiï...crouiiiï... crouiiiï... » et je sursaute coeur en émoi. Le préposé à la bassine aux sfendj prend le petit cochon en plastique pour mettre fin à sa frénésie mais alors là, le mur auquel je suis adossé se met à faire des vagues brutales, l’étagère en bois blanc se gondole, l’huile fuse de sa bassine et le servant des sfendj se met à psalmodier d’une voix de tonnerre « Yallah illaha ou Mohhamed rasoul allah... » et ses grandes dents blanches luisent dans sa bouche assombrie de barbe puis il jette son turban dans l’huile bouillonnante et commence une gigue démente les pieds dans ses babouches exposés aux énormes postillons d’huile brûlante...et moi je me dis «  Putain de Bordel de Merde il ne manquait plus que çà ! Un tremblement de terre maintenant ! » et je me mets à courir pour sortir du piège de la ruelle, les deux mains toujours sur les pans de ma veste et çà suffirait mais mon trésor se met à perdre la tête, à enfler démesurément et passe par les intervalles entre les boutons... je repars courant et riant et une jeune fille que je croise me regarde en souriant et je ris toujours, nul, « Zézette qui fait sa coquette à la fenêtre », nul mais je ris comme un bossu en pensant :

« La traque et la trique... » nul je vous dis, nul... puis une odeur de café s’impose.. Je passe justement devant un café, plus calme, le rire du moins j’entends ; çà sent bon le café je pense en m’allongeant à plat dos dans le carré d’herbe d’un petit square où je suis bien jusqu’à ce que la terre se remette à faire des siennes en se gondolant furieusement et je crie :

« Voilà que çà recommence ! »

Je veux me lever et je sens une douceur sur les lèvres, j’ai envie de siffler et quelqu’un me dit :

« Eh bien tu es en forme ce matin toi... »

Quelqu’un qui remonte une couverture sur moi. Douillet ; je me passe la main sur le ventre et je me souviens ; la banane, que j’ai perdue. Affolement jusqu’au moment où je me souviens :

« Mais je n’ai jamais porté de banane moi ! »

Alors je jouis de la tiédeur et encore la douceur sur mes lèvres puis je me réveille tout à fait. Ma biche au dessus de moi sourit :

« Tu étais tout découvert ; tu n’as pas eu froid cette nuit ? »

Des talons aiguilles qui résonnent sur le parquet et la porte d’entrée qu’on ouvre.

Alors là je suis tout à fait réveillé quand j’entends :

« N’oublie pas de faire les courses ! » et je me retourne en souriant avec sur mes lèvres le souvenir des lèvres de ma douce.

 

Jean Baptiste Lucchini

 

 

 

 

 
10月30日

Identité française

Voici une nouvelle énigme qui prolonge le précédent jeu et s'immisce dans le débat Identité Française à relents pétainiste instauré par nos gouvernants, débat dont tout le monde se fout mais pourquoi ne rien se dire entre nous

 

Je vois deux chansons françaises forcément à citer sur  thème identité française.

Lesquelles ?

NB :  Philippe Autrement, en tant qu'ancien vainqueur tu as droit à un handicap–trop rapide ce mec, Super Topolino sorti de sa bande dessinée- ue ne pourras sévir qu’en 11ème position.

 

Si vous peinez, j'ai prévu des pistes.

à vos neurones amis bloggeurs. JB

 

10月29日

Aux synapses, bloggers

 
C'est pas dur dur
alors, à vos neurones et huilez vos synapses 
 
 
Découvrir une phrase simple
 qui est à la fois
 
-admonestation un peu sarcastique à l'ami inopportunément prudent
et
- titre d'un film...
 
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